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Full text of "Bourges, et les abbayes et châteaux du Berry"

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le:s villes dart célèbres ^ 



BOURGES 



Les Abbayes et Châteaux du Berry 



MÊME COLLECTION 



Avignon et le Comtat-Venaissin, par 

André Hallays, 127 gravures. 

Bâle, Berne et Genève, par Antoine 
Sainte-Marie Perrin, 115 gravures. 

Blois, Chambord et les Châteaux du 
Blésois, par Fernand Bournon. ioi grav. 

Bologne, par Pierre de Bouchaud, I24grav. 

Bordeaux, par Ch. Saunier, 112 gravures. 

Bruges et Ypres, par Henri Hymans, 
I 16 gravures. 

Bruxelles, par Henri Hymans, 139 grav. 

Caen et Bayeux, par H . Prentout , 1 08 grav. 

Le Caire, par Gaston Migeon, i vol. 133 grav. 

Carthage, Timgad, Tébessa et les villes 
antiques de l'Afrique du Nord, par René 
Cagnat, de l'Institut, iio grav. 

Clermont-Ferrand, Royat et le Puy-de- 
Dôme, par G. Desdevises du Dézert et 
L. Bréhier, i vol. 117 grav. 

Cologne, par Louis Réau, 127 gravures. 

Constantinople, par H.Barth, 103 gravures. 

Cordoueet Grenade, par Ch.-E. Schmidt, 
97 gravures. 

Cracovie, par Marie-Anne de Bovet, 118 gr. 

Dijon et Beaune, par A. Kleinclausz, 

119 gravures. 

Dresde, Freiberg et Meissen, par Georges 
Servières, i vol. avec 119 gravures. 

Florence, par Emile Gebhart, de l'Acadé- 
mie Française, 176 gravures. 

Fontainebleau, par Louis Dimier, 109 grav. 

Gand et Tournai, par Henri Hymans, 

120 gravures. 

Gênes, par Jean de Foville, 130 gravures. 

Grenoble et Vienne, par Marcel Rey- 
MOND, 118 gravures. 

Milan, par Pierre-Gauthiez, 109 gravures. 

Moscou, par Louis Léger, de l'Institut, 
93 gravures. 



Munich, par Jean Chanta voine, 134 grav. 
Nancy, par André Hallays, 118 gravures. 
Naples et son Golfe, par Ernest Lémonon, 

121 gravures. 
Nîmes, Arles, Orange, par Roger Peyre, 

88 gravures. 
Nuremberg, par P.-J. Rée, 109 gravures. 
Oxford et Cambridge, par Joseph Aynard, 

92 gravures. 

Padoue et Vérone, par Roger Peyre, 

128 gravures. 

Palerme et Syracuse, par Charles Diehl, 

129 gravures. 

Paris, par Georges Riat, 150 gravures. 
Poitiers et Angoulême, par H. Labbé 
DE LA Mauvinière, 113 gravures. 

Pompéi (Histoire — Vie privée), par Henry 
Thédenat, de l'Institut, 123 gravures. 

Pompéi (Vie publique), par Henry Théde- 
nat, de l'Institut, 77 gravures. 

Prague, par Louis Léger, de l'Institut, 
III gravures. 

Ravenne, par Charles Diehl, 133 gravures. 
Rome (L'Antiquité), par Emile Bertaux. 
136 gravures. 

Rome (Des catacombes à Jules II) , par Emile 

Bertaux, no gravures. 
Rome (De Jules II à nos jours), par Emile 

Bertaux, 100 gravures. 

Rouen, par Camille Enlart, 108 gravures. 
Séville, par Ch.-Eug, Schmidt, i i i gravures. 
Strasbourg, par Henri Welschinger, de 

l'Institut, 117 gravures. 
Tours et les Châteaux de Touraine, 

par Paul Vitry, 107 gravures. 
Troyes et Provins, par L. Morel-Payen, 

120 grav. 

Tunis et Kairouan, par Henri Saladin, 

no gravures. 
Venise, par Pierre Gusman, 130 gravures. 
Versailles, par André Pératé, 149 grav. 



ÉVREUX, IMPKIMERIE CH. HÉRISSEY. PAUL H F. RISSE Y. SUCC. 



Les Villes d'Art célèbres 



BOURGES 



ET 



Les Abbayes et Châteaux du Berry 



PAR 

GEORGES HARDY 

ANCIEN ÉLÈVE DE L ECOLE NORMALE SUPERIELKE, AGRÉGÉ DHISTOIRE ET GEOGRAPHIE. 

ET 

ALFRED GANDILHON 

ANCIEN ELEVE DE L ECOLE DES CHARTES, ARCHIVISTE-PALEOGRAPHE. 



Ouvrage illustré de 124 Gravures 




PARIS 

LIBRAIRIE RENOUARD, H. LAURENS, ÉDITEUR 

6, RUE DE TOURNON, 6 



I 9 I 2 

Tous droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays. 




Bourges vue du faubourg d'Auron. 

(Extrait de la Cosmographie de Braun Wogenberg, i556). 



BOURGES 



CHAPITRE PREMIER 

AVARICUM 



Le site. — La ville gauloise. — La ville gallo-romaine : ses monuments, ses enceintes, 
ses cimetières. — La ville romane : églises, construction civile, remparts. 

Quand César, maître d'Orléans, marcha sur le Berry, les Gaulois 
prirent le parti de le réduire par la disette et de brûler jusqu'au dernier 
village, mais les Bituriges se jetèrent aux pieds de Vercingétorix et le 
supplièrent d'épargner leur cité, « la plus belle ville de toute la Gaule, 
le rempart et l'ornement du pays ». La richesse artistique de Bourges 
est donc une vieille, et solide richesse ; elle ne rappelle en rien le miracle 
de fortune qui dota Versailles et brusquement fit surgir des marécages 
un palais et de hautes futaies ; elle tient au sol même où la ville est née 

I. M, Gauchery, architecte à Vierzon, auteur de remarquables travaux sur l'art et les 
artistes du Berry, a bien voulu revoir notre manuscrit. Sa vaste érudition et son goût 
parfait nous ont été d'un grand secours. Nous ne saurions le remercier ici trop vive- 
ment. 



2 BOURGES 

et doit à la nature des roches, à la répartition des eaux, à la situation du 
pays son origine et sa durée. 

Le Berry ne s'impose plus à Tesprit comme un type achevé de région 
naturelle. Des événements à la fois politiques et géographiques l'ont fait 
passer tout entier dans l'unité française : les hommes ne se sont pas con- 
tentés de lui ôter son nom, de le morceler en départements informes, ils 
ont fait disparaître de son sol les puissants obstacles qui le séparaient 
des provinces voisines ; ils ont asséché la Brenne et la Sologne, essarté 
les brandes, brûlé ou coupé les bois. Mais au xviii^ siècle encore le Berry 
s'entourait de ces défenses naturelles ; rien n'isole un pays comme une 
large zone de forêts, comme des étangs où les chevaux s'embourbent, où 
dort la fièvre. Ainsi muré, le Berry était appelé à se développer libre- 
ment, à chercher en soi-même l'intérêt de sa vie, à placer le centre de ses 
regards au centre de son sol, à Bourges. 

Par ailleurs, l'emplacement de Bourges s'offrait nécessairement à l'at- 
tention des habitants primitifs : c'était mieux qu'un mamelon et mieux 
qu'une île : on gravit un mamelon sous la carapace des boucliers, on 
aborde une île à la nage, mais on s'enlise dans la boue glauque des marais ; 
les animaux eux-mêmes refusent de tenter le passage, avertis par instinct 
qu'une mort sourde les guette : il n'est guère de plus sûr asile qu'un 
oppidum palustre. C'était aussi, en pleine Champagne, comme une fraîche 
oasis ; cinq rivières — de ces rivières abondantes et claires dont le calcaire 
soutient le régime, — la traversent ou l'entourent. Nous apercevons mal 
cette abondance d'eau pure; elle est aujourd'hui cachée sous des ponts, 
enserrée et noircie en des canaux qui frôlent les murs des maisons, et les 
saules ou les peupliers qu'elle voudrait refléter sont tués ou masqués par 
les bâtisses ; mais elle devait, avant la naissance de la ville, étonner les 
yeux : lueurs bleues d'étangs, frétillements de sources, boursouflures 
grasses des marais, vigueur de l'herbe et des arbres, tout cela trouait 
d'un éclat l'étendue grise du plateau jurassique. 

Et cette ville, qui, pour des raisons de résistance et de commodité, 
s'élevait au centre de la région, allait profiter des ressources les plus 
amples et les plus variées. D'autres provinces sont riches d'un seul pro- 
duit, le blé, la vigne ou les pâturages ; le Berry, lui, est une réduction de 
la France. Sans que son unité en souffre, il se compose de régions diverses, 
dont chacune évoque un t} pe de paysage français : au nord et à l'ouest, 
la Sologne et la Brenne, amassant la pluie dans leurs fondrières argi- 
leuses, ont la mélancolique pauvreté, le charme étrange des Dombes, de 
la Double et des Landes ; les bosses de verdure et les collines fraîches du 



AVARICUM 3 

Sancerrois et de la F'orêt rappellent le pays d'Othe, la Champagne humide 
et l'Argonne ; à l'est, la série de bassins fertiles et coquets que nourrit la 
Loire s'ébauche avec le Val ; au sud, tous les Bocages français, barrés 
de haies et ruisselants d'eaux vives, semblent se résumer dans le Bois- 
chautdu Saint-x\mandois, qui, tout près du Massif Central, annonce aussi, 
par ses croupes herbeuses piquées de bœufs blancs, le vaste plateau 
archéen incliné vers l'Océan ; c'est, enfin, le cœur même du Berr}^ la 




IMioto Neurdein. 



Bourges vue du palais Jacques-Cœur. 



Champagne jurassique, qui étale en large écharpe ses plates-formes d'oo- 
lithe, souvent recouvertes de limon, et par la monotonie de ses fromen- 
tales ou de ses parcs à moutons ressemble à toutes les autres Champagnes 
ou Campagnes de France, somptueux déserts sans gaîté, sans arbres, sans 
vie fourmillante, mais comblés d'inépuisables trésors et garants de notre 
vigueur nationale. C'est un pays d'économie complète; il pourrait, à la 
rigueur, ignorer le reste du monde ; il garnirait confortablement sa table 
des seuls fruits de ses champs, puisqu'il récolte à profusion du blé, des 
légumes, du raisin, des pommes, élève des bœufs, des moutons et de 
lourdes volailles ; il aurait du chanvre et de la laine pour ses vêtements, 
du bois, de la pierre et de la glaise pour son logis ; il ramasserait partout. 



4 BOURGES 

à fleur de sol, du fer en petits grains ronds pour ses outils ; et, s'il n'avait 
trouvé mieux dans Tive-Live ', il aurait le droit d'inscrire dans ses armes 
le mot orgueilleux de Trimalcion : omnia domi nascnntur. 

Il est inévitable que la ville où vont se confronter ces aptitudes et se 
rassembler ces ressources, soit une originale et puissante cité : elle est 
riche sans insolence, parce qu'elle s'est enrichie sans peine et sans hâte; 
elle a pris le temps de s'embellir, parce qu^elle est sûre du lendemain ; 
puis, entraînée au spectacle d'aspects divers, en rapports quotidiens avec 
des pays, des hommes, des usages liés à la différence des sols, elle s'est 
accoutumée à cet exercice essentiel de l'intelligence, la comparaison, 
d'où naît la justesse d'esprit ; elle s'est donnée ainsi une curiosité calme, 
une ironie sans amertume, une raison sans raideur, l'ingéniosité d'un goût 
parfait, et sa parure d'art garde la finesse et la grâce vigoureuse des élé- 
gances naturelles. 

On se détourne, aujourd'hui, des grandes voies pour la visiter ; des 
délicats — trop peu nombreux, — retardent leur arrivée à Toulouse, à 
Nevers, à Clermont ou à Nîmes et prennent à Vierzon ou à Saincaize le 
sentier ferré qui lentement y conduit ; mais n'oublions pas qu'elle aussi 
fut jusqu'à nos jours un repère marquant des grandes routes. Non pas 
des routes en éventail qui vont de Paris vers le Midi ; dans le passé de 
la France, le courant de relations le plus actif ne prend pas cette direc- 
tion; il part de Lyon, débouché des vallées alpestres, et suit à peu près 
les vallées de la Seine, de la Loire, de la Charente, de la Garonne ; il relie, 
en somme, la Lugdunaise à l'Aquitaine, l'Italie à TOcéan. Le Berry était 
donc un passage indiqué, entre les fondrières de Sologne et les hauteurs 
du Massif Central; dans le Berry même, la Champagne calcaire offrait un 
beau chemin plat entre le Sancerrois et le Boischaut, où de petits ânes 
s'accrochent aux ruelles glissantes, et Bourges, au bord de la route, était 
pour les voyageurs la mieux pourvue des hôtelleries. Il est vrai qu'au 
xvii^ et surtout au XVIII^ siècle notre réseau subit une déviation. Paris 
est décidément devenu le centre de la vie française et commande la direc- 
tion des voies ; mais les anciennes relations étaient trop profondément 
entrées dans les mœurs du pays pour qu'une conception politique les 
modifiât rapidement, et l'on peut considérer comme un des éléments les 
plus actifs et les plus durables du développement de Bourges sa fonction 
d'étape. 

Comment n'aurait-elle pas bénéficié d'un tel rôle ? Elle y gagnait en 

I. « Tarquinio prisco Romae régnante, Celtarum quae pars Galliae est tertia, summa 
imperii pênes Bitiiriges fuit; ii regem Celtico dabant ». 



AVARICUM 



argent, en idées, en amour-propre, en souci d'avenante beauté. Elle 
n'était pas seulement la ville du Berry, elle était une grande ville de 
France; elle doit à ce double titre de compter parmi les plus précieuses 
et les plus charmantes des villes 
d'art. 





Pendeloques de l'époque halstattienne. 
Musée de Bourges. 

(Extrait de : des Méloizes : Bourges à travers les âges.) 



La ville gauloise dominait 
d'une trentaine de mètres son 
entourage de marais. La colline 
qui la portait ne communiquait 
avec la terre ferme que par une 
étroite chaussée, dont le passage 
est à peu près marqué par la rue 
Nationale et, vers le Sud-Est, par 

une sorte d'isthme déprimé, sur l'emplacement actuel du faubourg du 
Château. 

Une forte muraille doublait les défenses naturelles. César nous l'a 
décrite avec précision. Elle consistait en une carcasse de poutres énormes» 

— les plus longues perpendiculaires aux rem- 
parts, — remplie de terre et revêtue de grosses 
pierres; elle avait quarante pieds d'épaisseur; 
d'assise en assise, les poutres apparaissaient; 
l'alternance de leurs profils et des pierres formait 
comme un damier, qui, au dire de César, n'était 
pas désagréable à la vue. Elle était flanquée de 
tours en bois couvertes de cuir et percée de plu- 
sieurs portes, donnant sur la chaussée ou sur 
l'isthme. 

Cette ville forte n'était pas qu'une place de 
guerre. Nous ne savons malheureusement rien 
de ses monuments qu'une allusion de César à 
leur beauté ; mais nous sommes sûrs qu'au moins, 
par son industrie elle était une ville d'art. Dans 
la région même elle pouvait puiser à d'abon- 
dantes ferrières, et son habileté à traiter le mine- 
rai nous est attestée par César et Strabon : elle n'avait en Gaule, dit 
celui-ci, d'autres rivaux que les habitants du Périgord. Aussi a-t-elle 
laissé de remarquables produits de la civilisation halstattienne, conser- 
vés au musée de Bourges : des épées à lame ondulée, à soie large et 




Amulettes de l'époque hais 

tattienne. 

Musée de Bourges. 

i( Bourges à travers les âges.) 



BOURGES 



plate, sur laquelle était fixée une poignée en os, en corne ou en bois, des 
pendeloques en forme de clochette ou de tète de bélier stylisée, des amu- 
lettes représentant, par exemple, un petit homme aux coudes écartés, très 
proche des allures de la vie, des fibules, des torques, des bracelets, surtout 
de forts beaux vases aux formes pleines, — situles à anses doubles et 
plaques d'attache ornementées, œnochoés à bec trèfle et relevé, recouverts 
aujourd'hui d'une jolie patine verte et mate qui laisse à leur dessin toute 
sa fermeté. L'époque de la Tène fut aussi florissante en Berry; elle est 
représentée au musée par des épées tout en fer, à 
soies prismatiques, des fourreaux avec chaînes de 
suspension, des fers de lance et des umbos de 
boucliers. 

Les maisons et les ateliers furent pillés et ruinés 
par les Romains après la prise de la ville ; l'abon- 
dance du butin demeura légendaire dans l'armée de 
César ; mais les Romains allaient bientôt rendre à 
Avaricum une nouvelle beauté, imposer à ses 
moyens naturels une forte éducation artistique, 
transformer cette ville de forgerons et d'orfèvres en 
une ville d'architectes et de sculpteurs. 




Musée de Bourges. 

Situle de l'époque halstat- 

lienne. 

{Bourges à travers les âges.) 



Au sud-ouest de la ville primitive, à la naissance 
de l'isthme palustre, la colline arrondit sa plus haute 
crête et s'enlève brusquement du fouillis de saules 
où se promène l'Auron. C'est là que les diff"érents maîtres de Bourges 
ont, de préférence, installé leur logis et que se trouve aujourd'hui la Pré- 
fecture. A l'époque gallo-romaine, un pâté de bâtisses s'y dressait, 
dominé par un Capitole : c'est au moins ce qu'on a cru retrouver, à une 
dizaine de mètres de profondeur, dans une colonnade et un mur orientés 
nord-sud et parallèles ; des feuillages enrubannés décorent le mur, qu'on 
peut dater du lii^ siècle V Au nord de ce Capitole supposé, un forum occu- 
pait la place actuelle de l'Arsenal : c'était le Vieux Marché [VeUis Ëtnpo- 
rium), dont la rue du Vieux-Poirer garde le souvenir. On a mis à jour-, 
en contre-bas du forum, les marches d'un grand escalier, un groupe de 
bassins ornés de moulures et de pilastres, un pavé de larges dalles et 
des rigoles ; d'aucuns y voient les ruines de thermes étendus, d'autres. 



1. Ces débris furent découverts sur la place de l'Arsenal. 

2. Rue Fernault. n''-' 9. 



AVARICUM 



< ^ 



une fontaine monumen- 
tale. Enfin, au nord-est 
de cet ensemble, un bâti- 
ment énorme s'adossait 
à la colline : nous en 
connaissons la base, une 
ligne d'arcades de plein 
cintre, hautes de quatre 
mètres, qui se prolon- 
geait sur plus de cent 
mètres, puisqu'on en re- 
trouve les traces dans des 
caves de la rue d' Auron * ; 
les archivoltes moulurées 
s'appuient sur des pieds- 
droits décorés de pilas- 
tres cannelés, qui remon- 
tent à la fin du T'", ou 
au commencement du IT' 
siècle. Théâtre, temple ou 
basilique? Il est impos- 
sible, jusqu'à présent, de 
se prononcer, tant cette 
partie de la ville a été 
remaniée par des cons- 
tructions successives. 

Avaricum avait son 
amphithéâtre. C'est le 
seul de ses monuments 
gallo-romains dont rem- 
placement soit indiscuté. 
La rue des Arènes en 
conserve le nom, et la 
place de la Nation, la 
forme et la pente. Il fut 
bâti sous le règne de Tra- 



I. Au n" 21, ces arcades 
vont de la rue d'Auron jusqu'aux caves du palais du duc Jean. Les premières ruines 
de cette construction ont même été trouvées sous les caves dudit palais. 




</5 f 

o -j 



8 BOURGES 

jan ou d'Hadrien ; au xvr siècle encore, on y donnait des représenta- 
tions. Mais en 1619, ce vaste espace inoccupé choqua le sens pratique 
d'une municipalité, et les arènes furent comblées pour laisser place à 
un marché au blé; des inscriptions pompeuses dédièrent cet acte de 
tranquille vandalisme au prince Henri de Condé, alors gouverneur de 
Berry, et la place prit le nom de place Bourbon qu'elle devait garder 
jusqu'à nos jours. 

Du reste de la ville émergeaient des temples. Nous n'en possédons 
malheureusement que des débris, amassés dans l'ombre verte du musée 
lapidaire, au Jardin de l'Archevêché ; les premières invasions les avaient 
pour la plupart abattus; les habitants, pour résister aux invasions sui- 
vantes, en ont entassé les fragments en un rempart énorme, au iv^ ou au 
v^ siècle. On trouve donc peu de ruines en place. On ne peut affirmer 
que timidement l'existence d'un temple de Minerve, de dimensions res- 
treintes, élevé, entre 38 et 41 après Jésus-Christ, au nord-est de la ville, 
à l'angle des rues Casse-Cou et Hôtel-Lallemant; il en reste une élégante 
corniche et un^délicat chapiteau, touffe d'acanthe et d'olivier (n"^ 34 à 36 
du musée lapidaire). A l'angle de la rue du Commerce et de l'impasse 
du Chat, un dallage portant des traces d'incendie semble, en vertu d'ins- 
criptions, avoir appartenu à un temple de Mars Rigisamus. D'autres 
débris encore révèlent l'existence de monuments qu'il est tout à fait 
impossible pour le moment de localiser dans la ville gallo-romaine : par 
exemple, un temple de Jupiter, de la fin du i^' ou du commencement du 
ir siècle, orné de chapiteaux corinthiens du plus beau style, une porte 
triomphale de la même époque, somptueusement décorée. Enfin, des 
pavés de mosaïque, des murs à fresques, des hypocaustes, par exemple 
entre les rues Gambon et Littré et rue Saint-Fulgent, attestent la richesse 
des constructions civiles. 

De l'enceinte qui, selon toute vraisemblance, remplaça la muraille 
gauloise, nous ne savons rien ; nous ne connaissons que le rempart qui 
fut élevé, ver^ le début du v° siècle, après l'invasion des Vandales. Les 
premières assises furent formées d'une agglomération de débris de toute 
nature, fûts de colonnes, bases, chapiteaux, corniches, autels, statues, 
pris aux monuments de l'époque romaine. Tous ces débris furent juxta- 
posés sans ciment, de façon à donner un ensemble robuste dont toute la 
force réside dans la masse. Le caractère de cette construction apparaît 
nettement dans les bases de l'hôtel Jacques Cœur, auprès de l'imprimerie 
Foucrier. Puis, sur cette masse, on éleva un mur de six mètres de haut, 
qui du côté intérieur, fut composé d'un blocage de moellons noyés dans 



AVARICUM 



un mortier très dur, tandis que du côté extérieur il était formé d'assises 
de pierres taillées en petit appareil, soigneusement cimentées et consoli- 
dées de mètre en mètre par des chaînages de grandes briques. Un frag- 
ment de ce mur est encastré dans le mur de la caserne Condé, avenue 
Séraucourt. 

Tous les quarante mètres, une tour s'adossait en rempart. Il y en eut 
une cinquantaine, nous en connaissons quarante. La plus visible est 
entrée dans la construction du Palais Jacques-Cœur : 
elle constitue la base du donjon et dépasse de dix ^ 

mètres le sol de la place Berry. ^ -^ 

Quant au tracé de Tenceinte, on peut aisément 
grâce à ces tours, grâce également aux nombreuses 
substructions qui émergent encore du sol ou que 
l'on retrouve dans les caves, le suivre dans toute 
sa longueur. Partant du Palais Jacques-Cœur, elle 
court un peu en arrière de la rue des Arènes et de 
la rue Fernault, remonte par la rampe de l'espla- 
nade Marceau jusqu'à l'entrée de la rue Moyenne, 
de là gagne le chevet de Notre- Dame-de- Sales 
qu'elle supporte, traverse la cathédrale et la rue 
des Trois Maillets, passe derrière le presbytère de 
la cure où l'on en voit de curieuses assises et une 
tour, longe le côté gauche de la rue Ëourbonnoux, 
franchit la place Gordaine, au débouché de la rue" 
Cour-Sarlon, et après s'être engagée à travers le 
pâté de maisons qui s'élève entre la rue des Toiles 

et la rue de Paradis, elle aboutit à la rue du Commerce d'où elle va enfin 
rejoindre la rue des Arènes. 

Au delà de l'enceinte s'étendaient les cimetières. Le cimetière du Fin- 
Renard, qui commençait rue Montcenoux, paraît avoir été réservé surtout 
aux pauvres gens et aux artisans; leurs tombes sont souvent bien misé- 
rables, simplement recouvertes de quelques tuiles ou d'un vase d'argile; 
quelques stèles, pourtant, méritent attention : elles représentent des 
outils, marteaux, ciseaux à larges branches, ou des attitudes profession- 
nelles, par exemple un écrivain dans son échoppe, le roseau aux doigts, 
inclinant la tète d'un joli geste naturel sur des /euillets empilés, parfois 
aussi le portrait de deux époux, tournés l'un vers l'autre, la main du 
mari doucement appuyée sur le bras de sa femme. Le cimetière des riches 
occupait l'emplacement actuel de la caserne Viel-Castel; ses caveaux 




Stèle gallo-romaine 
du cimetière d'Archelet. 

{Bourges à travers les âges 



BOURGES 



funéraires renferment des médciilles du haut Empire, des bijoux et de fort 
belles poteries ; mais les stèles en ont sans doute été enlevées après l'éta- 
blissement du Christianisme et utilisées comme matériaux : on en a 
retrouvé sous la rue Mo3^enne, celle, par exemple, qui représente deux 
époux, le mari tenant des ciseaux, la femme portant une petite amphore; 
le modelé des doigts, serrés autour de l'amphore ou légèrement posés sur 
les ciseaux, est surprenant de souplesse et d'exactitude. Au Nord, sur 
la rive droite de TYèvre, le cimetière d'Archelet bordait les deux voies 

romaines qui, de là, partaient 
vers l'Est et l'Ouest ; on 3^ a 
découvert des stèles du plus 
délicat sentiment; une, entre 
autres, se dressait sur la tombe 
d'une vieille femme au nom 
gaulois, Asiatkas, morte à 
soixante-dix ans ; des ban- 
deaux plats encadrent une fi- 
gure amincie par l'âge, aux 
lèvres maigres, et douce d'un 
pâle sourire résigné; une au- 
tre évoque le corps potelé, 
la tête joufflue et les gestes 
courts de la jeune Graccha, 
qui joue avec ses petits chiens. 
Enfin un cimetière, dont le 
musée de Bourges possède un plan à l'aquarelle, occupait, au sud, l'ex- 
trémité actuelle du faubourg d'Auron. 

Il faut un rude effort d'imagination pour voir à travers la ville d'au- 
jourd'hui la ville gallo-romaine. Elle est tout entière dans les caves, ou 
plus bas encore. Cette colline entourée de marais s'imposait si fortement 
à l'habitation humaine que le sol s'est sans cesse exhaussé pour faire 
place à des bâtisses nouvelles et contient, si l'on peut dire, plusieurs cités 
superposées. La moindre tranchée creusée dans les rues pour des con- 
duites d'eau ou de gaz met au jour des fûts de colonnes oii des fragments 
de chapiteaux : « Cette ville, dit l'historien Catherinot, est creuse comme un 
clapier et suspendue sur des caves, comme Thèbes en Egypte et Chartres 
en France ». Aussi ne faut-il pas désespérer de mieux connaître Avaricum 
et de pouvoir grouper un jour avec plus de sûreté les profils élégants de 
ses temples, de ses thermes et de ses villas au pied de son Capitole. 




Stèle gallo-romaine trouvée rue Moyenne. 

( Bourges à travers les âges). 



AVARICUM 



II 



11 ne reste, de l'époque mérovingienne et carolingienne, que quelques 
débris insignifiants. Ces temps furent pour le Berry bien pénibles : de 
nouveaux barbares, les Normands, le dévastent, des luttes féroces s'en- 
gagent entre ses derniers comtes et Eudes, comte de Paris, puis le roi 
Raoul. Bourges fut à 
plusieurs reprises rui- 
née : si le christianisme 
y fit naître des monu- 
ments, leur vie fut 
courte. 

Mais, au sortir de 
ce cauchemar, vers l'an 
looo, la joie de la déli- 
vrance s'exprime en fiè- 
vre d'art et de piété ; le 
Berry, comme toute la 
France, s'adonne avec 
passion aux construc- 
tions religieuses et se 
pare, suivant un joli 
mot souvent cité, d'une 
« blanche robe d'églises 
neuves ». Bourges achè- 
ve sa cathédrale roma- 
ne, dont nous retrouve- 
rons deux merveilleux 
portails dans la cathé- 
drale gothique: elle re- 
construit l'église Saint- 
Aoustrille - du - Château 
et l'église Saint-Ursin. 

T.'église Saint- Aoustrille , fondée au v® siècle, occupait un enclos 
à l'angle de la rue de Dun et de la place du Château ; les protestants la 
détruisirent en grande partie ; ils n'ont épargné que quelques murs du 
transept, une petite sacristie du xv^ siècle et surtout une délicieuse porte 
du XI® siècle, encastrée aujourd'hui dans un mur de l'École normale d'ins- 
tituteurs. Des pieds-droits, bordés de petites volutes superposées et accom- 
pagnés à leur partie supérieure de consoles à rinceaux, soutiennent un lin- 
teau sur lequel repose un tympan chargé, à une date récente, d'un 




Porte de Téglise Saint-Aoustrille (École normale 
d'Instituteurs). 



12 BOURGES 

écusson^ Ce tympan est encadré de deux arcs concentriques en plein 
cintre, se prolongeant sans chapiteau jusqu'au sol : le premier, saillant, 
s'orne de bâtons brisés, composés d'un petit boudin aplati et d'un listel 
que sépare une faible gorge, et se meuble, dans ses triangles externes, 
de fleurons, dans ses triangles internes, de tiges divisées en trois branches ; 
le second est décoré de rinceaux disposés en assises horizontales. Ces 
deux arcs en plein cintre sont entourés par un mince bandeau saillant 
sous-tendu d'arquettes et reposant sur des chapiteaux ou plutôt de simples 
tailloirs ornés des mêmes arquettes, que soutiennent des demi-colonnes 
torses engagées aux hélices très allongées. L'ornementation de cette porte 
est donc à peu près dénuée d'éléments vivants ; cette fantaisie géomé- 
trique produit pourtant une impression charmante, et réalise ce miracle 
d'être sans raideur. 

C'est aussi par une porte que nous connaissons Saint-Ursin. Cette 
collégiale eut une histoire tourmentée : bâtie au v" siècle, elle fut détruite 
vers le viiT siècle par les Normands, reconstruite dans le cours des xi*"- 
et xii" siècles et démolie à nouveau en 1799 ; de la rue du Puits-Noir où 
d'abord elle s'élevait, M. de Barrai, préfet du Cher sous le premier 
Empire, en fit transférer le seul débris survivant, un portail roman, dans 
les murs de la Préfecture. Le linteau appareillé repose sur deux pieds- 
droits et deux colonnes engagées, ciselées sans profondeur ; VioUet-le-Duc 
y voit une influence byzantine. Mais la partie la plus curieuse de ce por- 
tail, c'est son tympan ; il est entouré d'une frise circulaire, ornée, comme 
celle du linteau, de rinceaux enroulés, et se partage en trois bas-reliefs 
superposés, qu'on pourrait, de haut en bas, désigner ainsi : le fabliau, le 
tableau de chasse, le calendrier. De gauche à droite, le fabliau fait défiler 
trois groupes traditionnels d'animaux ; l'âne maître d'école, assis et férule 
en patte, exerçant à quelque récitation deux élèves qui, tête haute, s'égo- 
sillent ; le renard qui, étranglé d'un os, s'en remet au bec chirurgical de 
la cigogne ; enfin, l'enterrement de Renard : Brun, l'ours, balançant sa 
grosse tête, mène le deuil, Canteclair et sa femme traînent la carriole 
funèbre, et le faux défunt, levant doucement son corps effilé, s'apprête 
à croquer l'attelage. Le tableau de chasse paraît imité d'un sarcophage 
antique : en pleine forêt, des cavaliers armés de lances, aidés de piqueurs 
et de valets da chiens et précédés d'un sonneur de cor, courrent le cerf et 
le sanglier ; cette scène, violente et dramatique, où les corps se mêlent 

I. L'écusson supporté par des palmes, a été rapporté au xvii*^ siècle ; ses armes sont 
celles de Ludovic Moreau, échevin de Bourges en 165 1 ; c'est sans doute vers cette date 
que fut construite la maison à laquelle la porte Saint-Aoustrille donne accès. 



AVARICUM 



13 



et passent au galop à travers les files d'arbres immobiles, contraste étran- 
gement avec l'ironique précision du fabliau et l'espacement caricatural 
de ses personnages. Le calendrier se divise en treize arcades, — deux 
pour Juillet, une pour chaque autre mois, — où sont figurés les travaux 
de l'année ; février ouvre la liste : c'est sans doute que l'année commen- 
çait par là dans le Berry, de même qu'ailleurs — les lettres de Fulbert 
de Chartres en témoignent, — elle commençait le i^'' mars. Février, c'est 
la fin de l'hiver : le paysan, très vêtu, se recroqueville au coin du feu et 




Tympan de l'église Saint-Ursin. 



se chauffe les pieds à la flamme ; en mars, il taille sa vigne ; en avril, le 
carême finit avec la Semaine sainte, et c'est un moine qui occupe l'circade ; 
en mai, c'est un berger, tenant sa houlette ; en juin, un faucheur qui 
aiguise sa faux; en juillet, un moissonneur, courbé jusqu'à terre; en 
août, un batteur en grange ; septembre ramène les vendanges ; octobre, 
les entonnailles ; en novembre, le paysan tue son cochon ; en décembre, 
il le sale et fabrique du boudin; en janvier, assis devant une poêle, il se 
chauffe et cuisine, portant un disque qui paraît être un pain. Au bas de 
chaque scène, le nom du mois est gravé en abrégé, et au milieu du lin- 
teau, un cartouche porte sur deux lignes cette inscription : GIRALDVS 
FECIT ISTAS PORTAS ; c'est la signature du sculpteur, et ce n'est pas la 
moindre rareté de cette charmante image du xii*" siècle, si fraîche et si 
vivante. 



14 BOURGES 

Les églises ne furent pas seules à bénéficier du retour de la paix ; il 
semble que le goût des édifices particuliers se soit aussi réveillé. Rue 
Molière, dans la cure de la Cathédrale, une cheminée monumentale, dont 
il reste le contre-cœur et les deux jambages, atteste l'existence d'une 
somptueuse et vaste demeure. On sait que les cheminées n'apparaissent 
dans les habitations que vers le XI i^ siècle : celle-ci est donc déjà pré- 
cieuse par son âge ; elle témoigne, en plus, d'un raffinement de confort 
et d'une vive ingéniosité architecturale : le contre-cœur, au lieu d'être 
quadrangulaire et vertical comme ceux de nos cheminées, offre une sur- 
face courbe en plan et en élévation, ce qui devait assurer un puissant 
tirage. De chaque côté de cette cheminée, où flambaient des troncs d'arbres, 
deux petites fenêtres trouaient le mur : tout en se chauffant, les Tem- 
pliers, qui paraissent avoir été les habitants de la riche maison, pouvaient 
regarder au dehors. 

La ville s'élargissait. L'enceinte, construite sous Louis VII, allait de 
l'Archevêché à l'église Saint-Ursin, de là, en ligne droite, au pont Saint- 
Privé, puis à la porte Saint-Sulpice ; elle suivait enfin l'emplacement 
actuel du boulevard de Juranville, des quais du Canal et du boulevard 
Saint-Paul. L'étendue de Bourges* se trouvait doublée; en même temps, 
le marais asséché cessait de former une défense naturelle : il fallait à 
cette ville nouvelle de nouvelles précautions militaires. C'est à cet effet 
que Philippe-Auguste fit construire une forteresse énorme, aujourd'hui 
disparue, la Grosse Tour. Elle était située au sud de la ville, à l'entrée 
de la rue Moyenne; elle mesurait 20 mètres de diamètre, 38 mètres de 
haut, et ses murs, revêtus d'un bossage grossier, avaient 6 mètres d'épais- 
seur à la base, 4 au sommet. De bas en haut, elle comprenait une basse 
fosse, enfoncée de 7 mètres dans le sol, un rez-de-chaussée, trois salles 
superposées et voûtées sur ogives, la dernière surmontée d'une sorte de 
cône haut de 3"\6o. Elle était protégée, du côté de la campagne, par les 
deux tours de la porte de Lyon et la courtine du mur gallo-romain ; du 
côté de la ville (rue Moyenne), par deux tours, construites par le duc Jean 
en 1374 et reliées par un mur aux tours de l'extérieur et à la tour de 
Notre-Dame-de-Sales ; du côté de la route de Dun, une vaste cour car- 
rée, établie au commencement du xviT siècle, était occupée par des jar- 
dins et munie de tourelles aux angles. 31assive, rude d'aspect, gardée sur 
tous les points, elle inspirait aux habitants un effroi superstitieux, et c'est 

I. Le nom d'Avaricum commence à disparaître au iv° siècle. Il est remplacé par des 
transformations successives du mot Bituriges, par exemple (Biturigae, Betoregas, Beo- 
regas, Borges), qui aboutissent vers le xv^ siècle à la forme actuelle. 



AVARICUM 15 

à leur prière, qu'en 1653, Mazarin, inquiet lui-même de son rôle possible, 
la fit démolir. 

Avec ses arcs-ogives, la Grosse Tour n'appartient déjà plus à l'époque 
romane; elle se rattache à la première période g-othique, et cette brutale, 
cette épaisse guerrière annonce la naissance de sa pieuse voisine, la plus 
noble et la plus émouvante peut-être des cathédrales françaises. 




ARMHb L»h LA VlLl.K DK HOIRGES 

[Revîte photographique du Centre.) 




Plioto Xeurdein. 



La Cathédrale, vue du jardin de l'Archevêché. 

CHAPITRE II 

LA CATHÉDRALE 



Aperçu historique. 



Ensembles. — Sculptures. — Vitraux. — La Grange des Dîmes 
et rÉorlise de Saint-Pierre-le-Guillard. 



L'histoire de la cathédrale est liée à l'histoire même du christianisme 
en Berry ; il semble qu'on la voie grandir sur place, depuis le jour où 
saint Ursin, pieuse figure incertaine, vint à Bourges prêcher l'Évangile. 

Dès le III" siècle, une église se dressait sur l'emplacement actuel de 
la cathédrale ; elle était établie dans la maison d'un riche sénateur, Léocade ; 
mais elle demeure pour nous légendaire. Vers la fin du iv® siècle, saint 
Palais, neuvième évêque de Bourges, construit un nouvel édifice ; les con- 
temporains en ont célébré la beauté ; c'est tout ce que nous en savons. 
Nous ne sommes guère mieux renseignés sur l'église élevée vers 850 par 
l'archevêque Raoul de Turenne, personnage remuant qui avait rendu des 
services à Charles le Chauve et fit profiter son entreprise de la recon- 



LA CATHEDRALE 



17 



naissance impériale. On peut cependant attribuer à cette église carolin- 
gienne deux restes importants : un petit caveau carré, voûté d'un berceau 
en plein cintre, sous le chœur actuel, et une galerie transversale, égale- 
ment voûtée en plein cintre. C'était sans doute une Confessio, où l'on 
enfermait les reliques. L'église du xl*" siècle, commencée par Gauslin, 
archevêque de Bourges de 10 14 à 1030, et sans doute achevée au 




Photo Neuidein. 



La Cathédrale. Façade occidentale. 



xir siècle, a laissé plus de souvenirs et permet des hypothèses plus pré- 
cises : elle devait être très vaste ; il est probable, par exemple, que sa 
nef, sans transept et bordée d'un collatéral qui ne faisait pas le tour du 
chœur, était aussi large que la nef actuelle, et que son chevet faisait 
saillie sur le mur de l'enceinte gallo-romaine ; au nord et au sud s'ou- 
vraient deux portails latéraux ; ils sont demeurés en place et leurs bases 
seules ont été changées. 

Si vaste et si belle qu'elle fût, cette église ne répondait plus aux 
besoins et aux goûts du xir siècle ; la vie largement populaire de cet âge 
fervent et niiïf se trouvait à l'étroit dans les édifices romans ; l'art gothique 

2 



i8 BOURGES 

était né, des formules nouvelles permettaient aux édifices à la fois plus 
d'ampleur et plus de légèreté; enfin, Notre-Dame de Paris s'élevait rapi- 
dement, elle étonnait le monde par ses dimensions inusitées, par son 
audacieuse élégance. L'Eglise primatiale de Bourges ne voulut pas se 
laisser dépasser par l'Eglise de .Paris, et, sous l'impulsion de son arche- 
vêque, Henri de Sully, elle entreprit vers ii 90-1 195 la cathédrale 
actuelle. 

Le XII® siècle était trop près de sa fin pour réaliser une part impor- 
tante du projet, il a bâti l'église souterraine. C'est au xiii^ siècle qu'on 
doit les travaux essentiels et comme l'ossature de l'œuvre ; dans ses vingt- 
cinq premières années, on a construit la partie orientale de l'église (six 
travées droites en dehors du rond-point) et, comme vers. 1200 où 12 10 se 
répandait l'usage des chapelles, on a greffé sur l'abside cinq petites 
chapelles non prévues au plan primitif, sur la première travée droite du 
bas côté gauche, la chapelle Sainte-Solange et sur la première travée droite 
du bas côté droit, une autre chapelle, qui fut reconstruite au XV® siècle et 
porte le nom de Jacques Cœur. De 1275 ou 1 280 au plus tard date la partie 
occidentale de l'église, à savoir, le reste de la nef, la vieille tour, la 
façade et ses trois portails les plus méridionaux. 

Il ne restait aux siècles suivants qu'à parfaire cette œu^^i^e plus qu'ébau- 
chée, à la reprendre dans le détail, à consolider les parties les moins 
résistantes. Ainsi, le xiv® siècle s'est consacré surtout aux sculptures de 
la façade ; il a commencé la tour nord, et comme, vers 13 13, les grandes 
voûtes menaçaient de s'écrouler, il a remanié les cinq grands arcs dou- 
bleaux ; la trace de ce remaniement apparaît dans le profil des claveaux : 
la moulure primitive dut avoir un profil torique, et les cinq claveaux du 
bas, engagés de chaque côté du mur, l'ont conservé, mais les autres 
claveaux forment une baguette prismatique simplement épannelée. Vers 
1370, le duc Jean a exécuté le fenestrage ou grand housteau qui occupe 
toute la façade, et c'est au xiv® siècle encore que le clergé fit dresser entre 
la nef et le chœur, entre le peuple des fidèles et les prêtres, un cancel et 
un jubé. 

Le XV® siècle est responsable de l'énorme pilier butant qui soutient la 
tour sud, et dont la seule excuse est d'être pratiquement nécessaire. On 
lui doit aussi la plupart des chapelles et la vaste sacristie dont Jacques 
Cœur fit les frais. 

Quant au xvi® siècle, il a surtout laissé des souvenirs de ruines. Le 
31 décembre 1506, la tour nord s'écroule et entraîne dans sa chute les trois 
premières arcades des deux bas côtés nord ; elle fut reconstruite de 1508 à 



LA CATHÉDRALE 



19 



1545 environ, ainsi que les deux portails septentrionaux de la façade, par 
divers architectes dont les noms nous sont connus : Colin Byard, Jean 
Chesneau, Guillaume Pelvoisin. En 1559, nouveau désastre : un incendie, 
né dans une maison de la rue Bourbonnoux, s'étend à la salie située au- 
dessus du portail latéral nord, et de là 
gagne à droite jusqu'à la façade, dont il 
démolit un lanternon, à gauche jusqu'au 
chevet qu'il contourne, endommageant les 
verrières du haut collatéral. Après la ruine 
et l'incendie, les huguenots : en 1562, 
xMontgomery occupe Bourges, et ses parti- 
sans renversent ou mutilent une partie des 
statues qui ornent la façade. Il est juste 
d'ajouter que le XVI^ siècle a construit deux 
chapelles (celle des De Bar en 151 7 et celle 
des Tuilier en 1531) et le sépulcre en 1543, 
et qu'il a ouvert sur les bas côtés les deux 
portes communiquant par des escaliers 
dans la crypte. 

Le xvir siècle ne date pas dans l'histoire 
de la cathédrale ; on ne peut guère signaler 
à son actif que quelques modifications 
apportées dans la chapelle du chevet par 
le maréchal de La Châtre. Au xviii^ siècle, 
quelques verrières provenant de la Sainte- 
Chapelle sont transférées dans l'église sou- 
terraine ; l'aspect du chœur est transformé 
par la destruction du cancel et du jubé, par 
la pose d'un dallage en marbre jaune et 
l'établissement de stalles avec hautes boise- 
ries, dues au sculpteur Michel-Ange Slodtz. 

Au sortir de la Révolution, dont les violences n'eurent, en ce pays 
calme, rien de bien terrible, la cathédrale profita — ou souffrit, au dire 
de Didron, — du grand mouvement de restauration provoqué par le 
romantisme. Ici comme ailleurs, on ne se contenta pas de réparer, on 
bâtit ; c'est à cette époque audacieuse qu'on doit les pinacles doubles qui 
couronnent les piliers butants, la flèche de l'escalier Saint-Guillaume, la 
balustrade qui entoure le grand comble, le lanternon qui surmonte le 
contrefort de gauche à la fciçade. Vers 1845, les sculptures de la façade 




iMioto F. Marlin-Sabon. 

Porte de la sacristie Jacques-Cœur, 
à la Cathédrale. 



20 BOURGES 

furent restaurées au mastic, quelques statues refaites, par exemple, celles 
du Christ et de saint Etienne, et les vitraux de l'abside réparés par 
M. Thévenot, peintre-verrier de Clermont. 

Depuis lors, la cathédrale n'a pas subi de remaniements importants : 
contentons-nous de citer la suppression des boiseries du xviil^ siècle rem- 
placées par une grille plus soignée qu'ingénieuse, et la restauration pru- 
dente du grand housteau. 

Il est aisé de voir que rien de tout cela n'a sensiblement modifié l'édi- 
fice du xiil^ siècle : le jubé qui barrait la nef, construit au xiv^ siècle, est 
abattu au xvill% les chapelles, nous le verrons, n'ont pas transformé le 
plan primitif, la fantaisie des restaurateurs romantiques s'est limitée aux 
détails. Et nous pouvons saisir sans effort, dans la cathédrale actuelle, 
les intentions essentielles et les goûts de ses premiers architectes, nous 
subissons dans sa pureté l'impression qu'ont voulu produire ces puissants 
artistes, dont on peut dire qu'ils ont eu le génie de l'émotion. 

Bourges est assise aux pieds de sa cathédrale, et la ville semble 
écrasée par Téglise. Pour peu qu'on s'éloigne par la route d'Orléans ou 
la route de Dun, l'énorme vaisseau, dressant sa masse bleue sur un large 
horizon sans relief, accapare le regard et l'étonné : la cathédrale de 
Bourges a des mérites mêlés, des parties élégantes et légères, des raretés 
architecturales, mais le caractère qui domine en elle, c'est Tampleur de 
ses dimensions. 

Il apparaît, ce caractère, plus encore à l'intérieur qu'au dehors, et 
dans le plan même de l'église. Quand on entre par le portail Saint-Guil- 
laume, par exemple, on ne peut manquer d'être frappé par l'étendue de 
la nef, par la multiplicité des piliers ; tout comme une forêt, dont les 
derniers arbres se confondent et se perdent dans la brume, elle n'a pas 
l'aspect limité d'une bâtisse, on ne voit pas la fin de ses espaces, elle 
laisse au rêve religieux sa pleine liberté. C'est que la plupart des églises 
n'ont que trois nefs, ou du moins que le double collatéral ne règne qu'au- 
tour du chœur, comme à Amiens et à Reims, ou s'arrête au chœur, comme 
à Anvers, tandis que la cathédrale de Bourges se compose d'une nef 
flanquée d'un double collatéral qui se retrouve dans toutes ses parties. 
C'est aussi que les architectes l'ont privée d'un élément qui manque rare- 
ment dans les autres églises, le transept : l'ordinaire mérite du transept, 
c'est, à l'extérieur, de produire des oppositions, des jeux de lignes et des 
jeux de lumière, d'éviter que les faces latérales ne se dressent comme 
les murs d'une maison, brusquement et sans variété: c'est, à l'intérieur. 



LA CATHEDRALE 



21 



de ménager à l'œil, comme pour un repos, cet effet perspectif qu'on 
appelle un plan sauté, c'est-à-dire un intervalle plus grand après une 
série de divisions régulièrement espacées, et de compléter l'éclairement 
par l'ouverture de deux roses, à l'extrémité des bras. Ces avantages, la 




Photo Neurdein. 



Intérieur de la Cathédrale. Nef centrale. 



cathédrale de Bourges les ignore ; il est douteux, pourtant, que ce défaut 
soit une pauvreté et que les architectes aient obéi à des raisons d'écono- 
mie : ils ont simplement voulu laisser à la nef son unité et lui laisser 
aussi cet aspect d'immensité qui produit une sorte d'effroi. Quand on la 
barre d'un transept, l'allée de colonnes ne donne pas son plein effet ; ici elle 
a sa vie propre, elle s'impose aux regards, elle est le tout de la nef. Mais 



22 BOURGES 

comment expliquer que ces longues rangées parallèles de colonnes 
n'aient pas l'air, vers le chœur, de se rejoindre ? Ce miracle de perspec- 
tive, une ingéniosité architecturale l'a réalisé : il a suffi de donner plus 
d'écartement aux piliers du rond-point (i4"\93) qu'aux piliers de l'en- 
trée (14"", 28) : habile utilisation d'une illusion d'optique, qui garde 
entière l'impression d'immensité. 

La hauteur des voûtes accroît encore cette impression. La distance du 
sol à la clef de voûte de la grande nef est de 39 mètres ; or, la cathédrale 
de Paris n'a que 33 mètres et celle de Chartres 35 mètres ; la hauteur de 
la cathédrale de Bourges n'est dépassée en France que par celles d'Amiens 
et de Beauvais, qui ont respectivement 42 et 47 mètres. Surtout, le 
même souci d'étonnement qui commande le plan de la nef se retrouve ici. 
L'impression de hauteur aurait pu être contrariée, comme dans la plupart 
des autres cathédrales, par des détails d'ornementation, des bagues, des 
chapiteaux; à Bourges, les piliers sont nus, dépourvus de saillies jusqu'à 
17 mètres du sol; le regard n'est pas distrait, il monte avec rapidité le 
long des piliers, et de cette brusque ascension, il garde quelque vertige. 
En outre, la hauteur varie avec chaque nef. A Paris, la nef est bien, 
comme à Bourges, flanquée d'un double collatéral, mais les deux nefs 
qui le composent sont de même hauteur ; à Bourges, le deuxième colla- 
téral est plus élevé que le premier, et la nef centrale, plus élevée à son 
tour que le deuxième collatéral. On trouve, en général, que la nef cen- 
trale n'est pas assez haute par rapport aux nefs collatérales : quand on 
vient de regarder les nefs collatérales, dit-on, il semble que la voûte cen- 
trale soit sur le point de s'affaisser, on se sent écrasé par elle. Il ne fau- 
drait pas trop aisément croire à cette impression ; elle n'est guère qu'une 
impression de commande, et trouve son origine dans un faux raisonne- 
ment de VioUet-le-Duc *. VioUet-le-Duc avait cru découvrir que, dans le 
plan primitif, la voûte centrale devait être plus haute qu'elle n'est actuel- 
lement, mais sa construction traînait en longueur, l'argent manquait, et la 
nef centrale s'est terminée vaille que vaille. Après une telle constatation, 

I. L'erreur de VioUet-le-Duc provient de ce qu'il a mal interprété une coupe donnée 
dans l'ouvrage de Romelot. Sur le milieu du grand comble fut élevée au xiv^ siècle une 
flèche. Or, pour soutenir la naissance de cette flèche, on avait élevé au xiv*^ siècle, c'est- 
à-dire à une époque où la cathédrale était terminée, une troisième batterie d'arcs-bou- 
tants. VioUet-le-Duc, en voyant la coupe de Romelot qui reproduit cette troisième bat 
terie d'arcs-boutants (batterie détruite quand la flèche fut supprimée au xviii"^ siècle) se 
tint le raisonnement suivant : « Il devait y avoir également une troisième batterie tout 
le long du grand comble ; s'il n'y en a pas, c'est que la nef n'a pas été achevée en hau- 
teur ». — C'est M. Gauchery qui a le mérite d'avoir démonté, une fois pour toutes, ce 
raisonnement anti-historique. 



LA CATHEDRALE 



23 



il était impossible qu'on ne trouvât pas trop basse la nef centrale. Il est 
certain, pourtant, que l'architecte de la cathédrale n'a jamais eu l'inten- 
tion de lui donner une plus grande hauteur et que la nef est bien achevée. 
Il n'en reste pas moins que cette disposition est des plus heureuses. 




Photo Neurdein. 

La Cathédrale. Façade occidentale vue de la rue Porte-Jaune. 



Elle a_ permis, en particulier, un système d'éclairage assez spécial à 
Bourges, et dont voici le principe : comme les nefs sont de hauteur iné- 
gale, on a pris soin de les percer toutes ; on n'aurait évidemment pu le 
faire, si les nefs avaient été accolées de haut en bas. Ainsi se superposent 
trois éclairages d'intensité diverse, et comme des masses de lumière vive 
et d'ombre transparente. 



24 



BOURGES 



L'architecture de la cathédrale est donc, dans son ensemble, destinée 
à mettre en valeur ses vastes dimensions. Et comme, pour y parvenir, 
il a fallu résolument sacrifier l'excessive veiriété, qui disperse l'attention 
et rapetisse les plus grands objets, une belle et forte unité apparaît dans 




Photo Neurdein. 



La Cathédrale. Porche latéral sud. 



toutes ses parties. Elle se manifeste jusque dans la façade, où se juxtapo- 
sent pourtant des œuvres d'âge différent. Même nombre d'étages dans les 
tours, mêmes galeries, mêmes contreforts. En plus, la composition de la 
façade accuse la parfaite symétrie de l'ordonnance intérieure en plan et 
en élévation : ses cinq travées correspondent aux cinq nefs et sont limi- 
tées par six contreforts très saillants ; dans chaque travée, les divisions 
horizontales, marquées par des galeries, indiquent les hauteurs différentes 



LA CATHEDRALE 



2^ 



de la nef et des collatéraux. Sans doute faut-il avouer quelques défauts : 
la Tour Sourde peut paraître un peu lourde; il est vrai qu'elle n'a pas 
reçu la flèche pyramidale qui devait la terminer ; les contreforts semblent 
parfois un peu trop saillants et massifs ; ils écrasent les portails et cou- 




Phcito Neurdein. 



Chevet de la Cathédrale. 



vrent d'ombre cette ciselure, le grand housteau ; quant au pilier butant, 
épais monceau de maçonnerie, il est franchement regrettable. Mais 
d'autres qualités rachètent largement ces défauts : ces quelques lourdeurs 
ne proviennent en somme que d'un excès de force, et Ton pardonne aisé- 
ment des muscles trop bombés à l'ensemble d'un corps vigoureux ; puis, 
d'infinies adresses d'élégance ont partout semé des accents et pratiqué 
des jours : les gables percés de roses, les galeries à balustres, les niches 
et les colonnettes, le délicat rayonnement du grand housteau, épanoui 



25 



BOURGES 



comme une fleur, toute cette dentelle de pierre où se joue, où s'avive la 
lumière, allège et anime la robuste unité de la façade. 

Il en va de même des porches latéraux. Si les angles sont occupés par 
des contreforts énormes, qui contrebutent la poussée des ogives, et des 
grands arcs, qui forment deux des côtés du porche, le tympan qui sous- 
tend ces grands arcs repose sur deux petits arcs en plein cintre, et la colo- 
nette sur laquelle aboutissent les retombées intérieures de ces petits arcs 
est d'une étonnante légèreté. 




Photo Neurdein. 



Crypte de la Cathédrale. 



C'est peut-être au chevet de la cathédrale que les architectes ont ima- 
giné les plus curieux procédés, pour donner à leur œuvre ce double 
caractère de force et de sveltesse. Du côté de l'est, à quelque distance 
des porches latéraux, le sol sur lequel est bâtie la cathédrale s'affaisse 
brusquement ; c'est là que s'arrêtait l'église ancienne qui touchait par son 
chevet à la muraille gallo-romaine. C'est pour racheter cette différence 
de niveau, et pour cette seule raison, que fut bâtie la crypte : à la fin du 
XII'' siècle, les confessio sont en effet passées de mode, le culte des mar- 
tyrs est réservé à l'église haute. L'église souterraine de Bourges n'a donc 
qu'un intérêt architectural, nullement religieux. Quant aux chapelles absi- 
dales, on établit, pour les supporter, des encorbellements demi-circulaires 



LA CATHÉDRALE 27 

sur les contreforts primitifs; mais, comme leurs fenêtres ne se trouvaient 
plus dans le même axe que les larges fenêtres de la crypte, deux colonnes 
dégagées, soutenant l'encorbellement, rétablirent la symétrie. Et ce che- 
vet qui, surgissant d'un bas-fond, pouvait être si massif, est une des par- 




Photo Neurdeln. 

La Cathédrale. Portail latéral sud. 

ties les^plus saisissantes de l'église ; puissant comme la poupe d'un navire 
énorme, portant comme suspendues à ses flancs ses chapelles demi-circu- 
laires au toit pointu, il s'enlève sans effort du désordre des ruelles et des 
toits et tout de suite nage en plein ciel. 

Les faces latérales, hormis les porches, sont malheureusement moins 
élégantes. Déjà privées de cet élément de variété, le transept, elles ne 
trouvent pas, dans l'agglomération des chapelles latérales, Tallure mou- 



2S 



BOURGES 



vementée que ces dépendances de Tégiise produisent ailleurs. Quand les 
architectes les ajoutèrent au plan primitif, ils n'en firent pas des bâti- 
ments à part, débordant hors des contreforts ; ils relièrent tout bonne- 
ment les contreforts par un mur ; ils gagnaient ainsi, pour chaque 

chapelle, deux murs 
sur trois. A cette ingé- 
nieuse économie, l'uni- 
té gagnait sans doute ; 
c'était, en revanche, 
sacrifier une belle im- 
pression d'abondance et 
de diversité architectu- 
rales. 

Mais que valent ces 
quelques réserves con- 
tre la magnificence de 
l'ensemble, contre sa 
vigueur, sa pureté de 
lignes et la lumineuse 
profondeur de sa nef 
immense ? 

Dans cette cathé- 
drale du xiii^ siècle, 
deux reliques du XII'' 
sont enchâssées ; ce sont 
les portails des faces 
latérales, baignés dans 
la clarté douce de leurs 
porches ajourés. Le tym- 
pan du portail Nord est 
consacré à la Vierge, 
qui tient l'enfant Jésus sur ses genoux; elle est entourée de person- 
nages, qui, par malheur, sont mutilés et difficiles à identifier ; les par- 
tisans de Montgomery ont enlevé du trumeau la statue qui l'ornait, mais 
le linteau sur lequel repose le tympan est intact : il porte une guirlande 
de rinceaux, abondante et délicate. Le portail Sud, mieux conservé, pré- 
sente la même ordonnance, mais la décoration en est toute différente : 
l'ébrasement comporte, à droite et à gauche, trois colonnes, ainsi com- 




Pliolo des Monuments Historiques. 

Portail latéral sud. Statues de l'ébrasement. 



LA CATHÉDRALE 



29 



posées de bas en haut : des bases du xili*^ siècle, des tronçons couverts 
d'ornements variés, végétaux ou purement géométriques, des statues de 
prophètes ou de rois de Juda, rigides, impersonnelles, mais d'un modelé 
minutieux dans l'agencement des draperies collantes, des dais à plitsieurs 




Photo Neurdein 

Façade occidentale de la Cathédrale. Le portail central. 



lobes, des chapiteaux qui représentent des scènes de l'Ancien Testament 
(punition d'Adam et d'Eve, sacrifice d'Abraham) et d'où se détachent, 
pour entourer le tympan, trois cordons formés, l'un, d'anges, l'autre, de 
saints et de saintes, le troisième, de fleurons ; au trumeau s'adosse une 
statue du Christ, dont la mutilation n'a pas aboli l'expression de mélan- 
colique douceur ; le linteau est creusé de dix niches en plein cintre qui 
abritent des apôtres ou des docteurs ; quant au tympan ovale, dont on 



30 



BOURGES 



trouve une curieuse réplique à la cathédrale du Mans, il est occupé par 
un Christ dans sa gloire, assis, la tète haute et sereine, la robe drapée à 
petits plis, et entouré des symboles des Évangélistes, le lion, le bœuf, 
l'aig-le et riiomme ; rien n'est plus imposant que ce large et sévère 
ensemble, éloigné et comme enveloppé par la perspective de l'ébrase- 
ment '. 

Des cinq portails de la façade, le plus remarquable est assurément le 
portail central, où se détaille Tépisode le plus dramatique du « miroir 




Pliulo Neurdeiii 



Tympan du portail central. Le Jugement dernier. 



historique », où paraît l'obsédant souci du moyen âge, le Jugement der- 
nier. Le tableau du bas représente la résurrection des morts : des person- 
nages nus, dans les attitudes les plus diverses, se lèvent des tombeaux; 
un seul, celui qui est assis à Textrême gauche du tableau, a échappé à la 
restauration de 1845. Au-dessus, le pèsement des âmes : les damnés, à 
droite, sont brutalement poussés par des démons hideux vers une mar- 
mite, où se trouvent déjà un évêque, un roi, un clerc tonsuré dont un cra- 
paud mord la langue, une femme jeune et belle dont un crapaud mord le 
sein ; à cette scène de violence et de laideur correspond, à gauche, un 



I. Dans l'angle sud-ouest du porche se dresse une fort belle statue de saint Etienne, 
qui semble regarder les figures du portail. 



LA CATHEDRALE 



31 



spectacle de calme et de pureté : les élus sont conduits par des anges 
dans le sein dWbraham, qui, assis sous un dais, tient des âmes dans le 
pan relevé de sa robe ; entre ces deux groupes, un ange de haute taille, 
aux ailes étendues, tient la balance et pèse une âme, qu'un démon, cram- 
ponné au plateau, essaie en vain de faire condamner. Tout ce large tableau 
est un chef-d'œuvre de composition, d'expression, d'imagination ; même 
pour nous, qui ne donnons plus aux représentations de l'au-delà ces formes 
simples, il reste singulièrement troublant. En haut du tympan, Jésus- 
Christ-Juge, assis sur 
son tribunal, entouré de 
quatre anges portant les 
instruments de la Pas- 
sion, de la Vierge et 
de Saint- Jean-l'Évan- 
géliste agenouillés, pro- 
nonce la sentence ; le 
soleil et la lune, té- 
moins de toutes les ac- 
tions, dominent la scè- 
ne, qui s'enveloppe d'un 
profond ébrasement de 
six cordons, meublés, 
l'un d'archanges à trois 
paires d'ailes, deux au- 
tres d'anges, les trois 
derniers de prophètes, 
d'apôtres et de docteurs . 

Le premier portail méridional raconte les principaux épisodes de la vie 
de saint Etienne, patron de l'église : l'ordination de saint Etienne et de 
six autres diacres; saint Etienne chassé de la cité et lapidé, le ciel ouvert 
que voit le saint durant son martyre ; le deuxième portail méridional est 
le portail de saint Ursin : saint Ursin, apôtre du Berry, et saint Just son 
disciple reçoivent à genoux leur mission du Pape, puis se mettent en 
route ; saint Ursin ensevelit son compagnon, mort à quelques lieues de 
Bourges ; il continue sa route et prêche à Bourges l'Évangile ; il instruit 
Léocade et son fils, établit la première église dans la maison qu'ils lui 
ont donnée, enfin les baptise. 

Quant aux deux portails septentrionaux, ils sont consacrés, l'un à la 
Vierge (mort de la Vierge, sculptée en 15 13, assomption et couronne- 




Plioto Neurdein. 

Portail central. Détail de la résurrection des Morts. 



32 



BOURGES 



ment, de la deuxième moitié du xiir siècle), l'autre à saint Guillaume : 
les deux premiers tableaux représentent la foule des pauvres gens qui se 
rendent vers saint Guillaume, le dernier, un groupe de lutteurs et un loup. 
C'est ici une allusion à cette légende de la vie du saint : un homme vio- 
lent et robuste provoquait tout le monde à la lutte ; le diable accepte le 

défi et le combat s'engage place Gordaine ; 
le diable allait être vainqueur, quand paraît 
saint Guillaume, il s'enfuit alors précipi- 
tamment sous la forme d'un loup. Au tru- 
meau s'adosse une belle statue de saint 
Guillaume, du début du xvi® siècle comme 
tout le reste du portail, mais elle est déca- 
pitée. On pourrait s'attendre à trouver dans 
ces deux portails des traces abondantes de 
la Renaissance : il faut croire qu'au début 
du XVI'' siècle il existait à Bourges un 
groupe de sculpteurs pénétrés de la tradi- 
tion française et franchement rebelles à 
l'influence italienne; tout au plus ont ils 
sacrifié au goût du jour quelques orne- 
ments, coquilles, génies ailés et loggia V 

Aux sculptures des tympans, si cu- 
rieuses et si riches, s'ajoutent 62 bas-reliefs, 
qui se déroulent comme une frise sur toute 
la largeur de la façade entre les arcatures 
qui ornent les portails et les contreforts. 
Voici, du Nord au Sud, les sujets qui s'y 
trouvent traités : la rencontre de saint 
Joachim et de sainte Anne à la porte Dorée : 
rencontre toute légendaire, et qui témoi- 
gne de la place importante des Évangiles apocryphes dans l'iconographie 
du moyen âge, la vie de la Vierge, la vie de Jésus. Avec le grand 
portail commence l'Ancien Testament : l'histoire d'Adam et d'Eve, le 
Déluge et la vie de Noé. C'est un conte délicieux que cette Bible en 
images. Il est loin d'être monotone ou banal ; des tableaux d'intérieur 
voisinent avec des paysages tourmentés, des scènes joyeuses de ven- 
danges et des souvenirs proprement religieux ; il y court une vie intense. 







■jj 


/ r^ ^^^^ H 



l'iioto Neurdein. 

Portail central. 
Ange à trois paires d'ailes. 



I. Cf. BoiNET. Les sculptures de la Renaissance -à la iaçade occidentale de la cathé- 
drale de Bourges. 



LA CATHÉDRALE 



33 



et, sous la plus grande simplicité de moyens, se révèle une prodigieuse 
variété de formes et de sentiments. 

La même fécondité se retrouve dans les sculptures simplement déco- 
ratives, par exemple dans les chapiteaux, et ce n'est pas sans effort qu'on 
peut ramener à quelques 
types les chapiteaux d'une 
même époque. Ceux de 
l'époque romane sont tan- 
tôt des entrelacs de rin- 
ceaux, tantôt des touffes 
d'acanthe à triple étage, 
qui rappellent l'antiquité, 
tantôt enfin des combinai- 
sons de rinceaux et d'ani- 
maux fantastiques comme 
dans la chapelle Sainte- 
Solange, ou de rinceaux et 
de personnages en ronde- 
bosse, comme au portail 
latéral Nord. Ceux-ci sur- 
tout sont curieux : ils 
mêlent aux enroulements 
du feuillage x\.dam et Eve, 
David jouant de la harpe ; 
ils sont traités avec la fi- 
nesse et la liberté d'une en- 
luminure. Ceux de l'église 
souterraine revêtent leur 
corbeille de feuillages 
puissamment nervés et 
fleuris de bourgeons re- 
courbés ; ils ne gardent 

d'autres traces de leur archaïsme que des stries appliquées sur les nervures. 
Dans l'église haute, il semble que les chapiteaux aillent s'épanouissant de 
l'est à l'ouest : simple et droit dans le chevet, leur feuillage s'élargit, s'en- 
roule et se termine par un bourgeon serré du côté nord du chœur ; dans la 
nef et les bas-côtés, le bourgeon s'ouvre; au portail Saint-Etienne, c'est 
une pleine et vigoureuse éclosion, et le vent, qui maintenant a prise sur 
les feuilles, paraît les avoir brusquement coudées. Le chapiteau disparaît 

3 




l'hoto Neurdein. 



Façade occidentale de la Cathédrale. 
Portail Saint-Guillaume. 



34 



BOURGES 



au XV® siècle, pour réapparaître au XV!"^, enrichi ou plutôt compliqué par la 
Renaissance, transformé aussi par de nouvelles intentions décoratives : par 
exemple, au portail de la Vierge, le chapiteau du trumeau fait supporter 
l'abaque hexagone par des aigles, qui jouent ainsi le rôle de cariatides. Les 
culs-de-lampes de la crypte ne sont pas moins intéressants que les chapi- 
teaux : ce sont pour la plupart des figures d'hommes, de femmes, de 
démons de la fin du xii^ siècle, dégagés de toute ornementation végétale ; 
ils traduisent les impressions les plus diverses, ricanent, pleurent, voci- 




riintf» Neurdein. 



Bas-reliefs de la façade occidentale. Adam et Eve. 



fèrent, mais, dans tous les cas, grimacent; ils constituent l'élément fran- 
chement réaliste de cette flore sculpturale. 

Le jubé, était adossé aux huitièmes piliers de la grande nef et se 
composait de 13 arcades, portant dans leurs écoinçons les statues des 
apôtres surmontées de bas-reliefs consacrés à des scènes de la Passion, 
de la Mort, de l'Ensevelissement et de la Résurrection du Christ ; il 
ne nous en reste malheureusement que des fragments^, mais ces frag- 
ments attribuables à la fin du xiii' siècle ou au début du xiv" sont de 



I. Ils furent retrouvés en 1850, derrière les stalles du chœur: ils avaient été utilisés 
comme moellons dans la reconstruction du cancel, en 1757. Le cancel et le jubé recons- 
truits à cette époque furent eux-mêmes démolis en 1791. Il subsiste aujourd'hui quelques- 
uns des bas-reliefs du jubé du xiv^ siècle: le musée du Louvre, la crypte de la cathédrale 
et le musée de Bourges se les partagent. Quant aux autres, on ne sait pas ce qu'ils 
sont devenus. 



LA CATHÉDRALE 



35 



toute beauté : ce n'est pas seulement le modelé des visages et Tarrange- 
ment des draperies qu'il faut admirer, c'est la vigueur et la vérité avec 
lesquelles le sculpteur a su traiter le nu, — mérite, non pas original, mais 
tout de même assez rare chez les artistes du moyen âge, — et c'est surtout 
son sens délicat de l'expression qui lui fait opposer aux rudes visages des 
soldats la pure et douce figure de saint Jean. 

Il convient enfin de citer quelques sculptures isolées, comme la statue 
de Notre-Dame-la-Blanche, transportée de la Sainte-Chapelle dans la 
chapelle du chevet de la cathédrale ; 
c'est une vierge assise, portant l'en- 
fant Jésus ; à ses pieds, sont age- 
nouillés le duc Jean de Berry et sa 
femme ; mais ces quatre personna- 
ges, sculptés peut-être par Jean de 
Cambrai, ont perdu leurs têtes pri- 
mitives. C'est aussi de la Sainte-Cha- 
pelle que provient le tombeau du 
duc Jean, aujourd'hui placé dans la 
crypte ; il était l'œuvre d'artistes fla- 
mands, en particulier de Jean Rupy, 
dit de Cambrai, et de Paul Mossel- 
mann. Le soubassement qui portait la 
statue gisante s'ornait d'arcatures, 
abritant des pleurants ; il rappelait 
certainement l'architecture du tom- 
beau de Philippe le Hardi, duc de Bourgogne. Mais la Révolution l'a 
mutilé : il n'en reste aujourd'hui que quelques pleurants, au musée de 
Bourges et chez quelques particuliers, et la statue gisante dont la beauté 
nous fait plus vivement regretter la perte de l'ensemble : le parfait 
réalisme s'accuse sans doute dans les rides et les boursouflures de ce 
visage de vieillard, mais surtout il atteint à l'extrême vérité en animant 
ces traits fatigués de douceur et de bienveillance, et c'est mieux qu'un 
portrait, c'est toute une vie délicate et généreuse enclose dans la pierre. 
Les draperies sont amples, sans emphase, elles se parsèment de dorures 
et d'appliques de marbre noir, qui simulent l'hermine et revêtent la statue 
d'une discrète pohxhromie. 

Le fond de l'hémicycle, dans la crypte, est occupé par un sépulcre, 
qui fut construit en 1543, par les soins du chanoine Jacques Dubreuil, et 
restauré en 1640, après le passage des protestants : la décoration de 




Photo F. Marti o Sa bon. 

Cul-de-lampe de la Tour nord. 



36 BOURGES 

pierre qui le surmonte repose sur quatre colonnes, qui séparent trois 
baies; sous la baie du milieu, deux fois plus large que les autres, deux 
personnages coiffés de turbans tiennent un suaire où repose Jésus, 
affaissé, la tête et les membres abattus par la mort ; en arrière, la Vierge 
que soutient saint Jean, deux femmes apportant des parfums et deux 
saints ; dans un coin, le donateur à genoux. La statue du Christ est la seule 
partie intéressante de ce groupe légèrement prétentieux. Enfin, dans la 
chapelle des Fonts, une statue du xvii' siècle, due à Michel Bourdin, 
représente le maréchal de la Grange-Montigny, en costume de chevalier 




Photo des Alununienls Historiques. 

Fragment du Jubé. Scènes de la Passion. 

du Saint-Esprit, agenouillé devant un prie-Dieu : un peu froide et lourde, 
elle ne vaut pas trois autres statues agenouillées, qui datent de 1653 et 
sont Tœuvre du sculpteur anversois Philippe de Buyster^ : ce sont les 
statues de Guillaume de Laubespine, baron de Châteauneuf, Marie 
de La Châtre, sa femme, et Charles de Laubespine, baron de Châ- 
teauneuf, leur fils; elles méritent la plus grande attention, pour la vie 
qui est en elles, et leur souplesse d'allures; elles figuraient d'abord sur 
un cénotaphe dû à l'architecte français Mansart, et dont quelques anges 
pleureurs se trouvent aujourd'hui au musée. 

On pourrait, sans sortir de la cathédrale de Bourges, suivre l'art du 



1. Philippe de Buyster est l'auteur du tombeau du cardinal de la Rochefoucauld, 
aujourd'hui à l'hospice d'Ivry. 



LA CATHÉDRALE 



37 



vitrail dans la plupart de ses transformations. Toutes les époques 3^ sont 
représentées, sauf le XIV"" siècle. On en surprend même des manifestations 
proches des origines dans un panneau double enchâssé dans une fenêtre 
du second bas-côté sud de la nef (Annonciation et Adoration des Mages) 
qu'il faut attribuer aux toutes premières années du xil^ siècle. 

Mais ce qui éclate dans cette merveilleuse collection, ce sont les vitraux 
de la fin du XIT et du début du xilT siècle. Les siècles précédents tâton- 
nent, les siècles suivants affadissent le genre en préteridant à la perfec- 
tion, c'est au xiii^ siècle seulement que le vitrail est demeuré un art indé- 




Photo Lévv. 



Tombeau du Duc Jean de Berry (crj'pte de la Cathédrale). 



pendant et puissant : c'est justement cette belle époque qui se trouve à 
Bourges le plus largement représentée, et c'est d'elle que date le triple 
rang de fenêtres du chœur et du sanctuaire. 

Au XIII*' comme au xiT siècle, le vitrail se compose d'un ensemble 
de petits carreaux de verre réunis par des lamelles de plomb et mainte- 
nus par des armatures. Mais, tandis qu'au xii' ces armatures se coupent 
à angles droits, elles suivent en général, auxiir, les contours du médail- 
lon, et le vitrail y gagne en clarté. Le dessin, pauvre, étriqué au xir siècle, 
s'est assoupli; les vêtements s'allègent, sentent davantage l'étoffe, et, 
bien que les personnages demeurent alignés en un même plan, les grou- 
pements s'animent par l'usage, timide encore, des ombres. Surtout, le 
grand mérite et le triomphe des vitraux au Xïll^ siècle, c'est l'intensité de 



38 



BOURGES 



leur vie lumineuse : la couleur est vraiment le tout du vitrail ; les médail- 
lons s'encadrent de fonds, dont Tornementation est purement géométrique 
et dont le seul objet est de produire une vive impression de couleur. Ces 
couleurs sont simples et crues : vert, jaune, et, par dessus tout, rouge et 
bleu. Juxtaposés dans le vêtement des personnages, mêlés dans l'enche- 
vêtrement géométrique 
des fonds, sans cesse 
coupés l'un par l'autre, 
ces deux tons se con- 
fondent pour projeter 
une lumière violette. 
Toute l'abside est ainsi 
baignée de violet ; cette 
lumière proprement re- 
ligieuse, à la fois enve- 
loppante et crue, cou- 
vrant de mystère les 
objets et les gens, isole 
l'abside du reste de 
l'église et du monde. 
Et cette mosaïque est 
un instrument puissant 
d'émotion. 

Elle est aussi, par 
les sujet qu'elle traite, 
un instrument d'éduca- 
tion théologique. Elle 
propose aux méditations 
des fidèles de glorieuses 
vies de saints, emprun- 
tées avec toute la fan- 
taisie de leurs aventures à la « Légende dorée », et des scènes de l'Ancien 
et du Nouveau Testaments. Tels pourraient être, par exemple, dans l'ab- 
side et du Nord au Sud, les titres des vitraux du xiii® siècle : la para- 
bole du mauvais riche, sainte Marie l'Égyptienne, saint Nicolas, sainte 
Marie-Madeleine et la résurrection de Lazare, l'invention des reliques de 
saint Etienne, le Bon Samaritain, saint Pierre et saint Paul et les impos- 
tures de Simon le Magicien, saint Denis, saint Martin, l'Enfant prodigue, 
la Nouvelle alliance, le Jugement dernier, la Passion, saint Laurent, saint 




Photo F. Martin Sabc 



Statue du maréchal de la Grange-Montigny, 
à la Cathédrale. 



LA CATHÉDRALE 39 

Etienne, saint Vincent, TApocalypse, saint Thomas, saint Jacques le 
Majeur et la conversion d'Hermogène, saint Jean-Baptiste, saint Jean 
l'Evangéliste, Joseph. 

Il est permis de croire, déprime abord, que cette suite est incohérente. 
Elle a pourtant son unité, mais il faut la chercher dans l'ensemble sym- 
bolique de ses tableaux : elle est destinée à servir de preuve et d'illus- 
tration à cette grande idée qui domine la théologie médiévale, la con- 
cordance de r Ancien et du Nouveau Testaments ; elle confronte des 
événements de l'Ancien Testament et des événements du Nouveau et 
montre que les seconds correspondent exactement aux premiers et sont 




Photo Neurdein. 

Statues des Laubespîne, à la Cathédrale. 

annoncés par eux. Il suit de là que, dans chaque vitrail, il faut distinguer 
un sens historique, un sens figuratif et un sens prophétique. 

Dans la parabole du Bon Samaritain, par exemple, le voyageur qui 
tombe entre les mains des voleurs, c'est le genre humain en proie à la. 
douleur ; le prêtre et le lévite, qui passent auprès de lui sans le secourir, 
c'est Aaron et c'est Moïse, impuissants à le guérir par le sacerdoce et par 
la loi ; le Bon Samaritain qui panse ses plaies et le conduit dans une 
hôtellerie, c'est Jésus-Christ, le vrai Sauveur. Et ce symbolisme, nous 
n'avons besoin, pour le saisir, d'aucun effort d'imagination ; les rappro- 
chements sont nettement indiqués dans le vitrail même, où s'opposent 
deux sortes de médaillons de dimensions et de dispositions différentes, 
les uns représentant les scènes de l'Ancien Testament, les autres don- 
nant, avec les scènes correspondantes du Nouveau, une sorte de commen- 
taire figuratif et prophétique. 

Ces précautions apparaissent mieux encore dans le vitrail de la Nou- 



40 



BOURGES 



velle Alliance : chacun des médaillons centraux est entouré de médaillons 
plus petits, qui sont comme des notes en marge d'un texte : à Jésus-Christ 
portant sa croix répondent les différentes étapes du sacrifice d'Abraham ; 
au Crucifiement, le rocher de Cadès, d'où jaillit l'eau vive et qui figure 

l'Église, et le serpent d'airain, qui ne guérit 
que les plaies corporelles et figure la Syna- 
gogue ; à la Résurrection, David, les Lions, 
le fils de la Sunamite ressuscité par Elisée 
et Jonas rejeté par la baleine; enfin, dans le 
médaillon du haut, Jacob mourant bénit les 
fils de Joseph : Joseph place Ephraïm à gau- 
che et Manassé à droite; c'est ici le résumé 
et l'aboutissement du vitrail entier : la subs- 
titution de l'Eglise à la S3^nagogue, la loi 
de Jésus-Christ succédant à celle de Moïse, 
d'un mot, la Nouvelle-Alliance. Jusque dans 
le détail des tableaux, cette idée s'impose : 
par exemple, dans le médaillon du Cruci- 
fiement, deux femmes se tiennent debout 
aux pieds de la croix; l'une, couronnée et 
vêtue de pourpre, reçoit le sang du Christ 
dans une coupe : c'est l'Église sacrifiant sui- 
vant la loi nouvelle ; l'autre, toute en deuil 
et défaillante, lui tourne le dos et laisse tom- 
ber de ses mains les tables de la loi : c'est 
la Synagogue dépossédée \ x\insi se déve- 
loppe, autour de l'abside, en traits de feu 
qui rayent l'ombre violette, la plus merveil- 
leuse histoire qui ait enchanté les hommes. 
Les vitraux des siècles suivants procurent 
des émotions moins fortes. Ceux du XV^ sur- 
tout (crypte, chapelle d'Aligret ou Sainte 
Catherine, chapelle Saint-Jean-Baptiste, chapelle de Saint-Benoît) mar- 
quent une nouvelle conception du vitrail, qui peut sembler une décadence ; 
ils abusent des verres blancs et jaunes et ne laissent passer qu'une lumière 
Tnorne ; les dais et les bases réservés aux personnages isolés prennent une 
place démesurée et pratiquent dans le vitrail de larges trous de lumière 

I. M. Mâle a donné, dans son histoire de VArt religieux du XI IF siècle en France, 
iine explication symbolique du vitrail de l'Apocalypse. Cf. p. 400 410. 




Vitrail de la Nouvelle Alliance 
(xni° siècle). 

Extrait de Cahier et Martin. 



LA CATHÉDRALE 



41 



blanche (chapelle des Trousseau) ; les grisailles se multiplient, et, bien 
que certaines conservent des personnages en couleur (chapelle des Leroy), 
elles sont la négation même de l'art du vitrail, qui vit uniquement de la 
vibration des tons juxtaposés. Il est juste d'ajouter qu'à Bourges le 
XV siècle marque un progrès dans le dessin, et qu'il a obtenu, par l'emploi 




Vitrail de la Chapelle des Tuilier (xvi« siècle). 

Extrait de des Mcloizcs. 

des verres doublés, de beaux fonds diaprés d'étoffes ou d'armoiries (cha- 
pelle des Trousseau, Salle capitulaire, chapelle d'x\ligret). 

En ce sens nouveau de l'art du vitrail, le xvi' siècle a pourtant produit 
d'admirables chefs-d'œuvre : la cathédrale de Bourges possède de cette 
époque trois séries de vitraux (chapelle des De Bar ou de Saint-Denis, cha- 
pelle de Pierre Copin ou de saint Laurent et de saint Etienne, chapelle des 
Tuilier), dont le dessin est absolument parfait; les couleurs aussi ont 
repris de l'éclat, le bleu des ciels est aussi beau, aussi frémissant que 



42 BOURGES 

dans les vitraux du xiil*" siècle, et fait oublier la froideur des dais; dans 
le fond des tableaux, s'étendent d'amples paysages, dont les lignes pures 
et les tons chauds s'évanouissent en des brumes lumineuses comme celles 
de Vinci. Mais, passé cette renéiissance, le vitrail perd décidément sa 
valeur d'art original : déjà le XV' siècle avait abandonné, pour les verres 
doublés, le verre teint dans la masse ; le XVII^ renonce à l'un et l'autre 
procédés, il emploie l'émail, qui donne des tons pâteux et tue la lumière 
bien plutôt qu'il ne la transforme : le verrier n'est plus désormais qu'un 
peintre sur verre (chapelle des de Montigny). 

En même temps que la technique, l'iconographie, depuis le xiv^ siècle, 
s'est totalement transformée. Nul souci de symbolisme. Les scènes de 
l'Ancien Testament sont même complètement disparues ; quant aux 
quelques scènes du Nouveau Testament qui subsistent, elles sont de 
dimensions de plus en plus restreintes et, qui pis est, reléguées dans les 
hautes régions du vitrail ; il est aisé de voir qu'elles ne jouent plus ici 
qu'un rôle accessoire, presque uniquement décoratif. Le thème habituel, 
c'est le portrait : prophètes, évangélistes, saints, et, de plus en plus fré- 
quent et encombrant, le portrait du Donateur : simplement indiqué au 
xin° siècle, au bas du vitrail, puis réfugié dans un coin, le Donateur se 
rapproche peu à peu du centre, et grandit, dépasse les saints et les pro- 
phètes, finit par envahir tout le vitrail avec sa famille (chapelle des Tuilier) . 

Nous voilà fort loin de la mêlée vivante et dramatique des vitraux du 
xiii^ siècle : au lieu d'une verrière, qui crée son atmosphère et joint, en 
vue d'une fin toute religieuse, les moyens d'émotion aux moyens d'éduca- 
tion, c'est un simple tableau commémoratif qui occupe les baies, un 
tableau qui alourdit la lumière et que coupent durement les barres sombres 
des meneaux ^ 

La cathédrale ne doit point nous faire perdre de vue des monu- 
ments dont les origines touchent aux siennes et qui, sous un rôle moins 
important et des dimensions plus étroites, offrent quelque intérêt d'ori- 

I. La cathédrale de Bourges n'est pas riche en tableaux. Il nous suffira d'indiquer 
ici deux petites toiles du xvji° siècle dans les sacristies du chapitre [Présentation et 
Mariage de la Vierge)^ délicates de lignes et de tons, et dont une seulement est signée 
(P. Tassin, 1642), et surtout deux bons tableaux du peintre berruyer Jean Boucher : l'un, 
jadis couvert de deux volets de bois, transportés au Musée et représentant Jean Bou- 
cher et sa mère, est consacré à saint Jean-Baptiste, l'autre est une Adoration des Ber- 
gers. (Celui-ci est partfculiérementfhtéressant; on y retrouve aisément le talent un peu 
mièvre du peintre, sa minutie, sa passion du détail et du fini, mais aussi sa délicatesse 
et sa grâce aimable). A signaler aussi deux tapisseries des Gobelins : la mort dWnanie 
et la guèrison du boiteux par saint Pierre et saint Jean à la porte du temple. 



LA CATHÉDRALE 



Aô 



giniilité. Telle est, à l'angle de la rue .Alolière et de la rue des Trois- 
Maillets, une bâtisse un peu rude d'aspect, mais curieuse en ses parties, 
la c( Grange des Dîmes- » ; construite au Xiii' siècle, elle était destinée à 
recevoir les redevances eh nature du Chapitre Saint-Étienne ; l'étage infé- 
rieur, où l'on remisait le vin, se coAipose de deux nefs coupées en trois 
travées et. sous-tendues de nervures croisées simplement épannelées ; les 
piliers sont cylindriques et les chapiteaux à crochets. A l'extérieur, elle 
s'adosse à de robustes contreforts, et un escalier en pierre, accolé au 




Plioto lies Monuments II 



La Grange des Dîmes. 



pignon, monte au grenier et prend jour par de petites lancettes géminées. 

Telle est surtout l'église de Saint-Pierre-le-Guillard, consacrée en 1230 
par Simon de Seuly, archevêque de Bourges et reconstruite après le ter- 
rible incendie de 1487, qui ravagea des quartiers entiers Elle consiste en 
une nef flanquée d'un collatéral, et, comme la cathédrale, elle n'a pas de 
transept ; comme elle aussi, et c'est un mérite qui n'appartient, au 
xili^ siècle, à nulle autre église du diocèse, elle prolonge son collatéral 
autour du chœur. 

Elle accuse, dans son ensemble, une forte influence bourguignonne et 
champenoise : ainsi, les voûtes sont sexpartites, c'est-à-dire sur nervures 
croisées avec doubleau intermédiaire et couvrent chacune deux travées ; 



44 



BOURGES 



les piles sont percées de passages à quelque distance au-dessous des 
fenêtres, de sorte qu'on pouvait, avant 1487, faire à cette hauteur le tour 
de Téglise (cette galerie ne règne plus aujourd'hui que sur le côté Sud) ; 
les fenêtres sont moins grandes que dans l'Ile-de-France ; deux chapelles 
du chœur ouvrent sur le collatéral »par une double archivolte, dont les 
retombées aboutissent sur un pilier central ; le modelé des sculptures est 
gras. 

Tous ces caractères sont proprement bourguignons ou champenois, 




Photo Neurdein. 



L'Église de Saint-Pierre-le-Guillard. 



mais ils ne suffisent pas à décrire Saint-Pierre-le-Guillard. Cette église 
se distingue encore par l'élégance de son chevet : il est séparé en cinq 
secteurs par des piliers à chapiteaux variés, et, comme on a laissé aux 
arcs la même hauteur qu'à ceux de la nef, l'entrecolonnement se trouve 
très étroit, et les arcs sont fort aigus, trop aigus peut-être ; les chapelles 
latérales sont, comme à la cathédrale, établies entre les contreforts, et 
celles du chevet sont à pans coupés; enfin, la travée occidentale, la 
plus ancienne de toutes, est à deux étages, et la galerie inférieure est 
séparée de la nef et des bas-côtés par des archivoltes reposant sur 
de courts piliers, dont les chapiteaux portent des crochets de style 
ogival pur ; elle s'ouvre à l'ouest par trois arcades en tiers-point de la 



LA CATHÉDRALE 



45 



plus grande simplicité : il est probable qu'elle a servi jadis de narthexV 
C'est un charmant édifice que cette vieille église, qu'entourent les 
arbres d'une petite place, en contre-bas de la rue des Arènes. Un peu 
sévère, un peu épaisse, elle dresse, au-dessus d'un quartier vétusté et 
tassé, sa tour carrée couverte d'un toit pyramidal, aussi nue d'ornements, 
aussi franche d'allures que celle d'une bonne église de village. 

I. L'église de Saint-Pierre-le-Guillard possède un tableau, de la fin du xv!*^' siècle ou 
du commencement du xvii" siècle, que nous mentionnons pour le sujet qu'il traite bien plu- 
tôt que pour sa valeur artistique. Voici la légende qu'il met en scène : saint Antoine ne 
parvenait pas à convertir un juif nommé Zacharie le Guillard, quand, un beau jour, 
Zacharie déclare qu'il se fera chrétien, si sa mule s'agenouille et adore le Dieu de saint 
Antoine. Et la mule délaissa l'avoine qu'on lui présentait pour s'agenouiller devant le 
Saint-Sacrement. Et Zacharie se convertit et bâtit l'Eglise actuelle. Tout cela est nette- 
ment indiqué dans ce tableau, qui n'est pas sans valeur, mais dont certaines parties 
manquent un peu de souplesse et de vérité. 










Photo Neurdein. 

Chapiteau du porche latéral nord, à la Cathédrale. 







iliiiiiiii:!!iii;ii';j;iiiiill!!iliilgl!a^^^^ 



Balustrades du Palais Jacques-Cœur. 

(Bourges à travers les âges.) 



CHAPITRE III 

BOURGES AUX TEMPS DU DUC JEAN 
ET DE JACaUES CŒUR 



La Sainte-Chapelle et le Palais de Bourges. — L'hôtel de Jacques Cœur. — L'ancien 
hôtel de ville (Petit Lycée). — La maison de Bienaimé Georges. 



A bâtir de belles églises, le moyen âge avait pris le goût des édifices 
élégants, et les recherches architecturales, d'abord commandées par des 
soins pieux, se tournèrent bientôt en fantaisies personnelles, en luxe 
d'habitation. De même qu'elles avaient allégé et dressé plus haut dans 
le ciel les vieilles basiliques, les formules gothiques allaient donc per- 
mettre aux édifices civils d'affiner leur rude carrure et de s'ouvrir plus 
largement à la lumière. Joignons à cette influence les progrès de l'artil- 
lerie, qui rendent inutiles les tours les plus massives. Ainsi apparaît, dès 
le xiv^ siècle, une époque d'architecture civile, qui fut, à Bourges, par- 
ticulièrement heureuse. 

L'honneur en revient d'abord au duc Jean de Berry, à ce prince tout 
à fait grand seigneur, à la fois égoïste et bon, vaniteux et dévot, tout 
entier 'livré à la passion des beaux gestes et des belles choses. La liste 
est longue des travaux qu'il exécuta ; les fortifications de la Grosse Tour, 
le grand housteau de la cathédrale, la reconstruction du château de 
Concressault, le château de Mehun-sur-Yèvre, etc., mais il a couronné 
tout cela d'un somptueux édifice, le Palais de Bourges. 

C'était, à la vérité, tout un groupe de bâtisses, comprenant, du sud au 



AUX TEMPS DU DUC JEAN ET DE JACQUES CŒUR 47 

nord, le Petit Palais et le Grand Palais, sensiblement parallèles à la rue 
Fernault et se prolongeant sur une centaine de mètres de longueur, puis, 
formant avec le Grand Palais un angle à peu près droit, la Sainte-Cha- 
pelle, devenue, depuis la construction de la Sainte-Chapelle de Paris, 
une dépendance inévitable de tout « logis royal ». Ces trois parties, 
nous le verrons, eurent des fortunes, ou plutôt des infortunes diverses, 




La Sainte-Chapelle et le Palais de Bourges (reconstitution de M. Paul Gaucher)-). 

(Extrait des Mémoires de la Société des Antiquaires du Centre.) 

mais celle dont la disparition est le plus regrettable est assurément la 
Sainte-Chapelle*. 

Elle débordait sur la place actuelle de l'Arsenal ; elle avait donc son 
chevet tourné vers la ville et son entrée regardait le faubourg d'Auron ; 
on y accédait par les baies largement ouvertes d'un portique-, qui don- 
naient en même temps, et directement, sur l'entrée du Grand Palais. Son 
portail s'ornait de deux statues de pierre, celle du duc et celle de sa femme 



1. Elle eut probablement pour architecte Drouet de Dammartin, qui paraît s'être 
fortement inspiré de la Sainte-Chapelle érigée à Champmol par Philippe le Hardi, duc 
de Bourgogne. 

2. A l'extrémité de ce péristyle opposée au portail de la Sainte-Chapelle, était sculp- 
tée une grande figure de cerf, portant à son cou l'écu armorié du fondateur. C'est de ce 
détail d'ornementation que vient le nom de « Galerie au Cerf » donné à ce portique. 



48 BOURGES 

Jeanne de Boulogne, qui sont aujourd'hui dans la crypte de la cathédrale. 

Plus grande que la Sainte-Chapelle de Paris (36"\25 sur i2"\25), elle 
était partagée en cinq travées égales et rectangulaires, et son abside avait 
une forme semi-hexagonale. Les nervures des voûtes retombaient, de 
chaque côté de la nef, sur six contreforts extérieurs ; elles ne s'interrom- 
paient, de la clef de voûte à la base des piliers, que pour faire place à des 
niches avec dais, où se dressaient les statues des douze apôtres. Mais 
voici surtout ce qui mérite en elle d'être signalé : d'abord ses treize grandes 
verrières à quatre meneaux, fort proches par leurs proportions de celles 
de la Sainte-Chapelle de Paris ; les apôtres et les prophètes qu'elles 
représentaient, traités avec une sûreté remarquable, témoignaient de 
vigoureuses intentions réalistes et caractérisaient fort exactement le style 
dont André Beauneveu fut le meilleur adepte. Puis, son extrême légèreté : 
elle la devait, cette légèreté, à l'abondance des jours pratiqués dans ses 
murs, trèfles, roses et galeries, à Tétroitesse des trumeaux, qui n'avaient 
du dehors que la largeur des contreforts et à l'intérieur que celle du fais- 
ceau formé par la retombée des nervures, enfin, à la gracilité de la flèche, 
qui effilait vers le ciel ce véritable bijou, traversé de lumière dans tous 
les sens. 

On n'a pas laissé au temps le soin de détruire la Sainte-Chapelle ; elle 
a été brutalement démolie en 1757, après un incendie dont les ravages 
étaient parfaitement réparables ; mais la puissance et la richesse de son 
chapitre gênaient l'archevêque de Bourges, François de la Rochefoucauld, 
et l'incendie servit à point la cupidité du prélat. Il ne subsista de cette 
destruction méthodique que quelques panneaux des verrières, qui, trans- 
portés à la cathédrale, furent encastrés dans des fenêtres de l'abside. 

Le Grand Palais se composait de trois salles en enfilade : la plus impor- 
tante, la Grande Salle, partait de la galerie du Cerf; cinq vastes che- 
minées, dont une à triple foyer, devaient à peine suffire à chauffer cet 
énorme espace, qui mesurait 51"™, 20 de long sur i6'",35 de large. On en 
admirait surtout la charpente apparente « sans poutres, ni tirants )). 11 
n'en demeure aucun vestige : déjà fort endommagée par un incendie en 
1693, elle fut définitivement abattue sous la Révolution. 

De cette salle on passait, par deux portes pratiquées à droite et à 
gauche de la cheminée à triple foyer, dans une autre de même largeur, 
mais beaucoup moins longue (2 8'", 70). Nous ignorons à quelle date elle 
fut démolie ; toujours est-il qu'il nous en reste des parties fort intéres- 
santes et qu'en dépit des restaurations nécessaires quelque chose subsiste 
de son ancien aspect. Elle est éclairée par de grandes fenêtres (2 mètres 



AUX TEMPS DU DUC JEAN ET DE JACQUES CŒUR 



49 



de large sur 3"\30 de long). De ses quatre portes, deux, nous Tavons vu, 
ouvraient sur la grande salle : celle de l'est, qui seule subsiste et qu'il a 
fallu refaire en entier, dresse jusqu'au solivage des pilastres avec pinacles 
à crochets, et dans le tympan, trois anges soutiennent l'écu mi-parti de 
Berry et d'Auvergne ; une autre, également conservée, donnait sur la 




J'ih'ii, (irv .M.MiMiiiiTits Historiques. 

Palais du duc Jean. Cheminée du rez-de-chaussée. 



vis, c'est-à-dire au'ourd'hui sur l'avenue de la Préfecture; une autre 
enfin, reliant cette salle à la suivante, contient dans son tympan l'écu 
mi-parti de Berry et d'Auvergne, entouré d'une arcature fleuronnée. 
Une grande cheminée s'adossait à chaque pignon : celle du pignon nord 
n'existe plus ; celle du pignon sud ne marque sa trace que par ses arra- 
chements ; mais une troisième, fort curieuse, établie sur une surépaisseur 
du mur oriental, est demeurée presque intacte ; les architectes ont donné 
au manteau l'apparence extérieure d'un château fort, constitué par un 

4 



50 BOURGES 

Corps central et deux pavillons, flanqué d'échauguettes et percé de mâchi- 
coulis, dentelé de créneaux, surmonté de toitures fleuronnées et trouées 
de fausses fenêtres. Et l'aspect monumental de la cheminée se trouve 
singulièrement rehaussé par cette rude décoration. 

Tout cela garde à la seconde salle du Grand Palais un peu de son 
grand air d'autrefois ; les contreforts extérieurs, massifs et dépassant le 
chêneau, attestent la hauteur ancienne des murs, le solivage restauré est 
la copie aussi fidèle que possible du solivage primitif, les fenêtres hautes 
étendent leur lumière bien au-dessus des têtes, et les cheminées ont tant 
d'ampleur par rapport à notre petitesse qu'elles semblent des édifices à 
part. C'est un de ces monuments où l'homme isolé se sent désorienté et 
gêné. Et cette impression serait plus forte encore, si l'on n'avait dressé, 
il y a quelques années, un mur de refend qui diminue Tétendue de la 
pièce. 

Un premier étage, non moins intéressant, s'élevait au-dessus de cette 
salle. Sur chaque travée s'ouvrait une fenêtre, dont l'appui n'était qu'à 
o"\70 du soi, et dont l'ébrasement contenait un banc de pierre. Les 
fenêtres étaient donc ici destinées, en même temps qu'à l'éclairage, au 
plaisir des yeux ; elles permettaient de contempler à l'est la ville aux toits 
pressés et aux belles églises, à l'ouest la vallée verte et la plaine semée 
de villages. Cette salle possédait aussi sa cheminée ; elle est aujourd'hui 
mutilée et privée de la partie supérieure de son manteau, mais elle laisse 
transparaître encore les motifs principaux de sa décoration : l'un des 
chapiteaux s'orne de feuilles de chêne, l'autre d'une vigne avec ses feuilles 
et ses grappes ; au manteau s'accolent des échauguettes, que soutiennent 
des marmousets et dont les ouvertures étroites encadrent de petits per- 
sonnages. Le champ de fleurs de Ws qui s'étendait dans l'intervalle des 
échauguettes est presque entièrement disparu, mais le manteau garde sur 
ses bords des gorges où se jouent des petits ours et une corniche de saillie 
fort accusée. Cette cheminée, qui était aussi imposante que celle du rez- 
de-chaussée, est plus élégante, travaillée avec plus de finesse et de 
recherche, et. si l'on peut dire, plus aimable. 

La troisième salle du rez-de-chaussée a été remplacée par une cour 
vitrée. On ne peut citer d'elle que la porte par laquelle elle communique 
avec le Petit Palais, limitée par un arc surbaissé inscrit dans un tiers- 
point et portant sur son tympan l'écu mi-parti de Berry et d'Auvergne. 

Quant au Petit Palais, c'est le plus ancien élément de cet ensemble. 
Occupé d'abord par les vicomtes et les comtes de Bourges, à l'époque 
carolingienne, il est devenu par la suite la demeure des rois, puis des 



AUX TEMPS DU DUC JEAN ET DE JACQUES CŒUR 



51 



gouverneurs de Berr}^ plus tard encore celle des intendants, et c'est 
au'ourd'hui Taile droite de la préfecture. On comprend qu'à passer par 
tant de mains il ait tout à fait perdu son premier caractère. La dernière 
transformation date du ministère de Necker : ce fut en réalité une recons- 
truction, dont l'âge s'aperçoit aisément aux guirlandes de feuillages, 
sculptées, à faible relief, au-dessus des fenêtres du premier étage. 

Le souvenir d'une démolition sans excuse, une belle salle mutilée, 
quelques portes et quelques cheminées, voilà donc tout ce qui nous reste 




Photo Neurdein. 

Au fond, la Préfecture. A droite, le Palais du duc Jean (état actuel). 

du vieux logis des rois de France, du somptueux palais d'un prince 
magnifique et de la plus élégante des Saintes-Chapelles \ 



Le Palais du duc Jean n'est plus un château fort, il n'est pourtant pas 
complètement dégagé des traditions de l'architecture féodale; il en garde, 
par exemple, quelque rudesse d'aspect, la hauteur des fenêtres, l'immen- 
.sité des salles et surtout la disposition des pièces en enfilade. Au 
XV' siècle au contraire, nous sortons décidément des demeures organi- 

I. Au moins par sa destination, la maison d'Arnoul Belin,- trésorier de la Sainte-Cha- 
pelle, se rattache à ce groupe. Elle est située rue du Vieux Poirier et date du début du 
xv"" siècle. Elle garde de cette époque une large porte charretière (arc en tiers-point, 
sous tendu d'un linteau en anse de panier et extradossé de feuilles de lierre relevées en 
touffes) et un étroit guichet de même ornementation. 



52 



BOURGES 



sées pour la résistance, mi-hôtels, mi-forteresses, et nous ne trouvons au 
Palais Jacques-Cœur que le seul souci de fournir à une vie facile et pai- 
sible un cadre aimable et commode. 

De ce palais, Jacques Cœur ne profita guère. C'est en 1442 qu'il en 
acheta l'emplacement; en 1453, alors que Tœuvre touchait à son terme, 
le grand Argentier fut disgracié et son palais confisqué. Rendu en 1457 
aux enfants de Jacques Cœur, l'hôtel passa en 1501, par vente, aux 




Le Palais Jacques-Cœur. Façade sur la place Berry. 



mains des Turpin, puis, par alliance, dans celles des Laubespine ;^ 
en lôyq, par vente nouvelle, il devint la propriété de Colbert, qui à son 
tour le revendit, en 1682, pour 33.000 livres, à la ville de Bourges 

Celle-ci en fit d'abord son Hôtel-de-Ville, puis y installa divers ser- 
vices judiciaires. Elle l'a cédé en 1858 à l'Etat, et c'est, depuis cette 
époque, le Palais de Justice. 

La façade occidentale tombe brusquement sur la place Berry. Elle est 
flanquée en son centre d'une sorte de pignon au toit aigu, à son extrémité 
sud, d'une tour romaine surmontée d'un toit pointu, à son extrémité 
nord, d'une autre tour romaine, la Tour de la Chaussée, moins grosse que 



AUX TEMPS DU DUC JEAN ET DE JACQUES CŒUR 



53 



la première, couronnée d'un donjon fort élégant et accompagnée d'une 
tour d'escalier qui descend jusqu'au sol. L'étage inférieur du donjon est 
constitué par une pièce hexagone ; les angles en ont été coupés vers le 
bas, pour donner plus de largeur à la terrasse circulaire qui l'entoure et 
qui est bordée d'une balustrade ornée de cœurs et de coquilles ; ces pans 
coupés sont sculptés de sujets fort divers : ici, c'est un combat entre 




Photo Neurdein. 



Le Palais Jacques-Cœur. Façade sur la rue Jacques-Cœur. 



deux chevaliers (l'un des deux est aujourd'hui disparu), et le prix de ce 
combat est sans doute une dame, assise non loin de là, les mains jointes ; 
de l'autre côté des combattants est également assis un paysan coifFé 
d'un large chapeau, et qui semble casser du bois sur son genou; ailleurs, 
c'est un nègre, agenouillé, richement vêtu, qui découvre un heaume cou- 
vert d'une draperie et orné de lambrequins et de deux cœurs. L'étage 
supérieur du donjon est encore hexagone ; il est séparé du précédent par 
une couronne d'arquettes renversées et trilobées. Enfin, tout au sommet, 
règne une terrasse hexagone, bordée de créneaux (trois pour chaque côté) ; 
elle était autrefois couverte d'une toiture ; une restauration malheureuse, 



54 BOURGES 

commise en ces dernières années, a enlevé la charpente et la toiture, 
dont la silhouette rappelait celle du château de 31eillant. 

C'est par là surtout que le Palais Jacques-Cœur apparaît à la ville ; et, 
pour qui le voit, par exemple, de la rue Emile Deschamps, il peut 
sembler, en dépit de ses multiples ouvertures et de la finesse de son don- 
jon, un peu massif et dur. Il faut se souvenir que la hauteur de ces murs 
abrupts est tout simplement destinée à racheter, de l'est à Touest, une 
différence de niveau ; trois étages de caves se superposent ainsi jusqu'aux 
fenêtres. Au reste, la façade orientale dément tout à fait cette première 
impression. 

Ici, c'est une avenante et jolie maison, percée d'abondantes fenêtres, 
partout ciselée, ajourée, égayée de figures et de symboles. On y entre par 
deux portes dont l'arc en accolade s'orne de riches feuillages : l'une, fort 
étroite, était destinée aux piétons ; son tympan représente un ange s'éle- 
vant, sur un écusson, au-dessus de deux arbres, un orano-er et un citron- 
nier; l'autre est une porte charretière, dont les vantaux, restaurés avec 
exactitude, portent, dans leur partie supérieure, des trèfles sculptés, dans 
leur partie inférieure, de fausses fenêtres étroites semées de cœurs ; au 
vantail de droite s'applique un marteau du plus délicat travail, creusé de 
faux jours et bordé de clochetons. 

Le premier étage est séparé du rez-de-chaussée par un cordon en lar- 
mier ; ses fenêtres, à meneaux croisés, ont leurs allèges décorées de 
cœurs et de coquilles, et sont séparées par des colonnettes, aboutissant, 
au delà du larmier, à des têtes fort expressives. Au centre de cet étage, 
au-dessus de la porte charretière, le mur se creuse d'un balcon aveugle, 
qui primitivement contenait une statue équestre de Charles VII ; des 
sommiers, garnis de figures d'anges, partent deux fines colonnettes qui 
soutiennent un dais surmonté d'une galerie ajourée de cœurs et de 
coquilles. Au-dessus de la petite porte, une niche étroite également cou- 
verte d'un dais, et de chaque côté de ces gracieux évidements, une fausse 
fenêtre, par où se penchent, comme pour regarder dans la rue, deux per- 
sonnages aux allures souples, un seigneur à gauche, à droite une dame. 

Ce premier étage se termine par une corniche, formée de choux frisés, 
et par une balustrade, où réapparaît l'ordinaire motif emprunté au nom 
même de Jacques Cœur, les cœurs et les coquilles. Mais le pavillon d'en- 
trée ne s'arrête pas à cette hauteur. Il possède encore, au-dessus du bal- 
con, un large fenestrage, partagé en quatre subdivisions par trois légers 
meneaux et dont la partie supérieure est occupée par une fleur de lys 
accostée de deux cœurs. A sa gauche, partant d'une terrasse dont la 



AUX TEMPS DU DUC JEAN ET DE JACQUES CŒUR 55 

balustrade porte la fameuse devise : « A vaillans (deux cœurs) riens 
impossible », s'élève une tour d'escalier, dont la partie supérieure se 
compose d'une pyramide, chargée et peut-être même surchargée de scul- 
ptures, et d'un lanternon à jour, surmonté d'une statue. 




Palais Jacques-Cœur. Marteau en fer forgé. 



Si nous pénétrons dans la cour intérieure, les qualités aimables de 
cette belle demeure se confirment encore. Un air d'intimité, de sécurité 
baigne ce délicat entourage de tours et de galeries, une spirituelle gaîté 
anime toute cette flore et toute cette foule de pierre. 

La façade qui, dans cette cour, regarde l'entrée, est la plus riche, la 
plus élégante aussi de tout l'hôtel. Avec ses fenêtres à meneaux croisés, 



56 



BOURGES 



dont les allèges sont décorées de losanges quadrilobés, avec ses trumeaux 
qui se creusent de niches peu profondes et terminées par des arcs en 
accolade fleuronnée, libre dune S3^métrie par trop rigoureuse, le mur 
même du corps de logis est plein de lumière et de mouvement. Mais sa 




Pliotu Neurdein. 

P.iLiis Jacques-Cœur. Cour intérieure et tours d'escaliers. 



plus belle parure, c'est la triple saillie de ses charmantes tours d'escalier : 
celle de gauche, la plus simple, s'orne, à son sommet, d'arquettes sup- 
portant une balustrade ajourée avec cœurs et coquilles ; sur un de ses 
appuis de fenêtres est sculptée cette curieuse scène, où d'aucuns ont voulu 
voir la tentation de saint Antoine : une femme couchée attire à elle un 
vieillard qu'elle a saisi par la barbe et qu'un autre personnage essaie de 
retenir. 



ACQUES CŒUR 



57 



AUX TEMPS DU DUC JEAN ET DE 

La tour de droite occupait Tentrée des cuisines ; sa porte, abondam- 
ment décorée, surmontée d'un arc en accolade qui porte, à son sommet, 
un petit joueur de musette, garde en son tympan le souvenir de cette 
destination première : des personnages 
cuisinent autour d'un feu, où chauffe une 
marmite, pendue à la crémaillère : un 
homme, armé d'un pilon, broie dans un 
mortier quelque épice, une femme net- 
toie un plat, un marmiton tourne la 
broche. 

La tour hexagone du centre domine 
puissamment les deux autres, à la fois 
par ses dimensions et par l'ingéniosité de 
son arrangement décoratif : au-dessus de 
la porte à linteau droit, dans un cartou- 
che rectangulaire, se dressent trois ar- 
bres, un palmier, un dattier, un oranger, 
et dans leur ombre poussent des plantes 
basses, des œillets, des fougères, peut- 
être même des cactus. L'encadrement de 
ce tableau est formé par une guirlande 
de rameaux foliés et de lettres, et c'est 
sans nulle peine qu'on peut lire, sur la 
ligne du haut, les mots : de ma (deux 
cœurs entrelacés) JOIE, sur les autres 
lignes, cette devise de Jacques Cœur, 
FAIRE, DIRE, TAIRE, et, dans chaque 
angle, les initiales R. G. 

De ce cartouche au sommet, quatre 
étages de fenêtres géminées se succèdent 
sur deux pans de la tour et marquent 
les pas de l'hélice intérieure. I^es inter- 
valles entre ces fenêtres sont occupés 

par des losanges quadrilobés à l'intérieur et contenant, au premier étage, 
quatre fileuses tenant leur quenouille abaissée ou relevée, au second 
étage, trois hommes armés de massues et un seigneur fort élégant, au 
troisième, une femme portant un pot sur la tête, un mendiant, une dame 
et un tailleur de pierre, qui peut-être représente le maître maçon chargé 
de la direction des travaux. Dans sa partie supérieure, la tour s'orne 




Palais Jacques-Cœur. Porte des 
cuisines. 

(Bulletin de la Société photographique du 
Centre.) 



58 BOURGES 

d'arcatures aveugles, surmontées d'une balustrade ajourée de quatre 
feuilles et garnie de cœurs et de coquilles. Tout au sommet est plantée 
une statue grotesque. 

Les autres murs de la cour sont fort différents de ce mur flanqué de 
tours d'escalier, La façade intérieure du pavillon d'entrée reproduit, avec 
peut-être moins de finesse et d'abondance, Tornementation de l'extérieur : 
les deux portes, le balcon, le fenestrage. Partout ailleurs, ce sont les 
galeries qui donnent aux murs leurs caractères : elles forment deux 




i'Iioto Aeurdein. 



Palais Jacques-Cœur. Galeries de la cour intérieure. 



étages ; celles du rez de-chaussée s'ouvrent larg-ement sur la cour par des 
baies en anse de panier; elles sont, à l'extérieur, bordées de fines mou- 
lures et séparées par des clochetons; à l'intérieur, elles sont bordées d'une 
corniche où s'entremêlent les choux frisés et les animaux les plus divers, 
lézards, chiens, escargots, etc. A gauche de la petite entrée, un escalier 
aboutit sur la galerie basse par trois arcades : c'est l'escalier de la Cha- 
pelle, et sur les tympans de ces arcades sont figurées des scènes reli- 
gieuses : près de l'entrée, c'est, de gauche à droite, un mendiant tenant 
une écuelle et un bâton qui sans doute est une béquille, un enfant de 
chœur sonnant la cloche, un moine qui porte un livre et trempe le gou- 
pillon dans le bénitier ; c'est vraisemblablement la préparation de la 



AUX TEMPS DU DUC JEAN ET ]) E JACQUES CŒUR 59 

messe qu'il faut voir dans le tympan de l'arcade centrale : des deux per- 
sonnages du premier plan, l'un tient un chapelet, l'autre, derrière un 
prie-Dieu, porte un manipule ; dans le fond, un troisième arrange la 
nappe d'un autel dont la partie antérieure est sculptée d'un cœur et d'une 
coquille surmontés d'une 
croix ; dans le tympan de 
l'arcade de droite, trois 
femmes et un enfant se 
rendent à l'église. 

Au dehors, le premier 
étage des galeries est sé- 
paré du rez-de-chaussée 
par un cordon formant 
larmier, et les allèges 
s'encadrent de moulures 
qui s'appuient, au delà 
de ce larmier, sur des 
figurines. A l'intérieur, 
la voûte est formée d'un 
berceau de bois en ca- 
rène renversée ; elle est 
sous-tendue de nervures 
de bois en accolade, qui 
retombent sur des figu- 
rines ; la rencontre de 
deux galeries, dans l'an- 
gle sud-est, donne nais- 
sance à d'élégantes péné- 
trations. Mais ce qu'il 
importe surtout de re- 
marquer, dans ce pre- 
mier étage, c'est la présence de deux cheminées monumentales : l'une 
a son linteau en forme d'arc très surbaissé, et son manteau est divisé en 
trois arcades aveugles; au fond de l'arcade du milieu, apparaissant dans 
l'embrasure d'une fenêtre, un couple joue aux échecs ; à droite et à gauche, 
un couple analogue prend des fruits dans une corbeille. La partie supé- 
rieure du manteau, bordée de feuillage fort découpé, est partagée en six 
compartiments par l'extrémité fleuronnée des accolades et par des cloche- 
tons : l'ensemble des scènes qu'ils contiennent constitue un tournoi bur- 




Pliolo Neurdein. 

Palais Jacques- Cœur, L'escalier de la chapelle. 



6o 



BOURGES 



lesque, paysans montés sur des c\nes et protégés par des boucliers d'osier, 
sonneurs de trompe aux joues gonflées. Il serait amusant d'y découvrir 
une parodie des tournois ; mais il est probable qu'il s'agit plus simplement 
d'une allusion aux jeux de la Quintaine, qui furent en honneur même 

chez les nobles et qu'on 
pratiquait encore, au 
dire de Dangeau, à la 
cour de Louis XIV *. 

A ces spectacles jo- 
yeux ou paisibles s'op- 
pose, dans l'autre che- 
minée, une décoration 
guerrière, qui rappelle, 
avec plus de fantaisie, 
la cheminée du Grand 
Palais : le linteau droit 
s'orne d'une gorge, où 
circulent, parmi des 
rinceaux extrêmement 
fouillés, un oiseau, des 
chiens, un serpent, un 
escargot, etc. La frise 
est toute nue, elle est 
comme le mur du châ- 
teau fort, que couron- 
nent une ligne de mâ- 
chicoulis et une ligne 
de créneaux. Chaque 
embrasure est occupée 
par un personnage, ar- 
cher, lanceur de jave- 
lots, arquebusiers, por- 
te-oriflamme, sonneur de trompette, combattant altéré par la lutte et 
vidant son bidon, etc. Au dessus de cet avant-corps s'élève un toit percé 




Photo Neurdein. 



Palais Jacques-Cœur. 
Cheminée des galeries du premier étage. 



I. La Ouintaine était, avant tout, un droit seigneurial. A certains jours, les vassaux 
devaient planter un poteau, le pal de la Quintaine, et le frapper jusqu'à ce qu'il fût brisé. 
La coutume de Mézières, en Touraine, condamnait à une amende de 60 sous les vassaux 
qui se dérobaient à ce devoir féodal. — Mais on appelait aussi Ouintaine un poteau 
garni d'un bouclier, et contre lequel, par pur amusement, on lançait des flèches ou on 
brisait des lances. Le point de mire était quelquefois une tête en bois. 



AUX TEMPS DU DUC JEAN ET DE JACQUES CŒUR 



6i 



de deux lucarnes, et chacune encadre deux personnages, un seigneur à 
chaperon et trois dames à haute coiffe, qui semblent assister à l'assaut. 

x\insi, les parapets et les mâchicoulis deviennent simple motif à déco- 
ration ; le château fort passe de la réalité dans l'art, et c'est la fin de son 
rèene brutal. La forteresse 
se transforme en palais, 
et cette évolution, déjà 
marquée, au temps du duc 
Jean, s'accentue plus déci- 
dément encore avec la 
maison de Jacques Cœur. 
Celle-ci a tout à fait dé- 
pouillé le rude appareil de 
la défense : du dehors 
même, quelques détails, le 
nombre des tours d'esca- 
lier, certaine dissymétrie 
des fenêtres, les scènes 
sculptées dans les tym- 
pans, indiquent que les 
architectes ont renoncé 
à ce caractère essentiel 
du château fort, la dispo- 
sition des pièces en en- 
filade, et qu'ils se sont 
efforcés de donner à cha- 
que salle, en même temps 
que des dimensions adap- 
tées à sa destination spé- 
ciale, une existence indé- 
pendante et des entrées 
particulières. 

La chapelle, par exemple, est nettement séparée du reste de l'édifice. 
(Jn y entre, au premier étage, par une porte dont le tympan, limité par 
un linteau droit et par un arc en accolade, est consacré à Tx^nnonciation : 
un vase où se dressent des lis sépare la Vierge, à genoux, auprès de laquelle 
un ange porte un livre ouvert, et l'archange Gabriel, également agenouillé 
et tenant une banderole où se lit : Ave, Maria; dans la partie supérieure 
du tympan, Dieu le Père, ayant en main le globe crucigère. La chapelle 




Hioto Neurdein. 



Palais Jacques-Cœur. 
Cheminée des galeries du premier étage. 



02 



BOURGES 



est à peu près carrée, elle est éclairée par le grand fenestrage, dont la 
décoration se combinait d'armoiries, d'allégories et des devises favorites 
de Jacques Cœur ; l'autel était établi sous le fenestrage, à l'endroit où 
depuis quelques années on l'a replacé; les murs sont ornés d'une cré- 

dence remarquablement délicate et 
de niches, surmontées de dais et re- 
posant sur des culs-de-lampe où se 
mêlent des rinceaux et des person- 
nages, prophètes, David jouant de la 
harpe. Les propriétaires assistaient 
à la messe dans deux habitacles, ins- 
tallés dans le mur à droite et à gauche 
de l'autel et munis chacun d'une fe- 
nêtre. Mais tous ces détails ne sont 
pour ainsi dire que des accessoires, 
en regard des voûtes qui, dès l'en- 
trée, saisissent l'attention : les deux 
travées qui les composent sont sous- 
tendues de nervures diagonales et 
d'une nervure passant par la ligne 
de faîte, et ces nervures retombent 
sur des culs-de-lampe, anges portant 
les armoiries des familles alliées à la 
famille de Jacques Cœur. Les douze 
compartiments qu'elles séparent sont 
revêtus de peintures qui, en plus d'un 
goût parfait, attestent une science 
certaine de cet art si difficile, la déco- 
ration des parties hautes. Ce sont des 
anges qui sont représentés, soit de 
profil et debout, soit en plein vol ; ils 
portent sur le front un petit globe crucigère et tiennent des phylactères où 
sont inscrits, en lettres gothiques, des passages du Gloria in excelsis et 
du Cantique des Cantiques. Le dessin est d'une rare fermeté, d'une belle 
hardiesse dans les raccourcis, les gestes ont une souplesse, une pureté en 
quelque sorte aériennes, et les visages, singulièrement expressifs et per- 
sonnels, sont animés d'une vie tendre et profonde à la fois. L'artiste 
n'a pas craint de juxtaposer le rose des chairs et la blancheur des robes 
au fond d'azur constellé, en un mot, de peindre clair sur clair, et pour- 




Photo E. Maquaire. 

Palais Jacques-Cœur. Porte de la chapelle. 



AUX TEMPS DU DUC JEAN ET DE JACQUES CŒUR 63 

tant, c'est une vraie merveille de franc relief et de lumière que ce pan de 
ciel. 

La salle à manger occupait le rez-de-chaussée qui fait face à l'entrée. 
On a démoli, au début du xix' siècle, sa vaste cheminée, qui simulait 
une forteresse couverte d'un toit à tuiles rondes ; mais il reste, dans un 
anole, une tribune, sans doute destinée à contenir des musiciens : sa 




IMioto Neurdein. 



Palais Jacques-Cœur. La chapelle. 



voûte surbaissée, dont l'écu de Jacques Cœur constitue la clef, est sous- 
tendue de nervures croisées. 

Au premier étage étaient installées les pièces d'habitation. L'aspect 
"primitif en est à peu près perdu et ne se retrouve plus que par fragments 
isolés : ainsi, à l'entrée de la salle d'audience de la Cour d'Appel, sub- 
siste une cheminée à peu près intacte; dans un coin du manteau, un fou 
de cour est accroupi, et ses lèvres sont scellées par un cadenas, — allu- 
sion à cette devise de Jacques Cœur : « Ln bouche close n'entre mouche » ; 
dans l'autre coin, un animal fantastique est enchaîné, mais la plupart de 
ces salles ont été complètement remaniées, et leurs décorations sont dis- 
parues ou transportées ailleurs : c'est le cas d'un bas-relief de la salle dite 



64 BOURGES 

des Gallées (ou Galères), située derrière la salle de la Cour d'Appel; il 
est aujourd'hui au Musée et représente un navire à château élevé, garni 
de rameurs casqués, et dont le grand mât, maintenu par des haubans épais 
et serrés, s'entoure d'une hune portant des guerriers. 

L'intérieur de la tour de la Chaussée a subi, lui aussi, des transforma- 
tions qui l'ont en général dénaturé. La salle du Trésor, au troisième étage, 
conserve pourtant des culs-de-lampe intéressants : la plupart sont consti- 
tués par des personnages isolés, anges tenant Técu de Jacques Cœur ou 
une banderole, joueur de guitare, lampadophore ; mais il en est un qui 
donne toute une scène, enveloppée d'un charmant décor : dans un verger 
figuré par trois arbres et quelques fleurs, au bord d'un bassin carré, une 
jeune femme richement vêtue est assise; vers elle s'avance un jeune sei- 
gneur, une main sur son cœur, l'autre tendue vers le bassin ; de l'arbre 
du milieu surgit une tête de vieillard couronnée, qui se reflète dans le bas- 
sin, et, derrière Tcirbre de gauche, un fou grimaçant, serrant contre lui 
sa marotte, est aux aguets. On a souvent donné de cet ensemble une inter- 
prétation fantaisiste : ce serait une allusion aux prétendus rapports 
d'Agnès Sorel et de Jacques Cœur, qui provoquèrent le mécontentement 
de Charles VIL C'est, en réalité, un épisode extrait du roman de Tristan : 
le roi Marc a des soupçons, qui lui sont suggérés par son nain ; Tristan 
et Iseult sont donc obligés à des précautions et recourent, pour se fixer 
des rendez-vous, au stratagème suivant : Tristan, dès qu'il juge l'occasion 
favorable, marque d'un T et d'un I des tablettes d'olivier et les confie à 
la rivière qui passe sous les fenêtres d'Iseult; et les deux amants, sur ce 
signe, se rejoignent au verger. Mais le roi, prévenu par son nain, se 
cache dans un arbre. Tristan s'aperçoit heureusement du guet-apens, il 
voit la tête du roi reflétée dans le bassin et ne tient à Iseult que des pro- 
pos prudents ; il se plaint des soupçons injustes du roi, des calomnies du 
nain, si bien que le vieux roi se repent naïvement de sa ruse et de sa 
défiance. La chouette perchée sur l'arbre de gauche indique que la scène 
se passe en pleine nuit. 

Quant à la partie nord du palais, qui entoure une seconde cour inté- 
rieure, elle date de la deuxième moitié du xix'' siècle ; elle est fort banale 
et souvent malencontreuse comme tous les « achèvements » qui se per- 
mettent de grandes proportions ; elle compromet, en particulier, l'harmo- 
nie de la façade. 

En somme, malgré les mutilations et les remaniements, le palais 

Jacques-Cœur demeure une des beautés essentielles de Bourges ; la jus- 

. tesse et l'ingéniosité de ses proportions, la richesse et la variété de sa 



AUX TEMPS DU DUC JEAN ET DE JACQUES CŒUR 65 

décoration, Timposent à l'admiration et flattent le goût le plus exigeant. 
Mais il est mieux encore qu'un beau monument : il tient une place à part 
dans l'histoire générale de l'art, il est un devancier, il annonce, en même 
temps qu'il caractérise parfaitement, toute une architecture, qui n'attein- 
dra son plein développement qu'au xvi^ siècle. 




IMinto Neuui,' 

Palais Jacques-Cœur. Plafond de la chapelle. 



En un temps surtout occupé de châteaux forts et d'hôtels de ville et 
dominé par les traditions d'une architecture toute militaire, il assemble, 
autour d'une cour fleurie de sculptures, des appartements agréables et 
commodes, clairs, aérés, à la fois reliés à l'ensemble et suffisamment iso- 
lés ; il ménage aux promenades et aux causeries des galeries joliment 
ornées, ouvertes pour les beaux jours, chauffées pour Ihiver; il s'ouvre 
au dehors sans rudes précautions, il est le type même de l'hôtel u particu- 
lier », destiné à des habitants paisibles, soucieux de mener, à l'abri du 
vulgaire, une vie personnelle et délicate. 

5 



66 



BOURGES 



Il porte aussi la marque d'un siècle plus adonné aux œuvres d'imagi- 
nation qu'aux traités pieux. Hors de l'église, l'homme de cette époque 
affirme résolument ses goûts profanes. Il illustre sa demeure de statues 
ou de bas-reliefs, dont les personnages sont purement laïques, choisis 
pour leur beauté, leur utilité ou leurs ridicules; il aime la vie, et ne craint 
pas de faire passer dans la pierre des scènes de la vie courante, et jus- 
qu'à des intérieurs de cuisine ; il lit des romans d'amour qui l'enchantent, 
et, pour en jouir sans cesse, en fait sculpter des épisodes sur ses murs. 

Aux (( miroirs » du xiii^ siècle, aux 
combinaisons de symboles, se sont ainsi 
substituées la fiction romanesque et la 
libre fantaisie. 

Ce palais date enfin par son carac- 
tère étroitement personnel. Nous sor- 
tons avec lui de l'anonymat du moyen 
âge, et déjà se fait pressentir l'indivi- 
dualisme de la Renaissance. Il est im- 
possible de s'y méprendre : c'est bien 
la maison de Jacques Cœur; ses devises 
multiples s'inscrivent partout, les cœurs 
et les coquilles, — ses nom et prénom, 
— apparaissent dans les balustrades, 
sur les portes et jusque dans la cha- 
pelle, des armoiries, peintes ou sculp- 
tées, rappellent au maître sa famille. Et 
ces mille signatures sont mieux que des 
titres de propriété : elles indiquent avec certitude que le goût du maître a 
constamment dirigé l'invention des architectes, qu'il a demandé avec 
précision un décor adapté à ses sentiments et aux souvenirs de sa vie, 
et c'est vraiment, dans tous les sens, la maison de Jacques Cœur, son 
bien et son œuvre. 




Portrait de Jacques Cœur 
(Musée de Bourges). 



L'ancien hôtel-de-ville, aujourd'hui petit Lycée, n'est pas une exception 
par sa date, mais il en est une quant au pays. Il est remarquable, en 
effet, que dans ce Berry grand bâtisseur, les hôtels-de-ville anciens ne se 
rencontrent guère. 

Jusqu'à ce que celui-ci fût construit, la municipalité siégeait avec ses 
différents services, par exemple son dépôt d'archives, dans une chapelle 
de l'église de la Comtale, à l'endroit où se trouve aujourd'hui la salle des 



AUX TEMPS DU DUC JEAN ET DE JACQUES CŒUR 67 

fêtes du Lycée ^ Le terrible incendie de 1487 détruisit cette chapelle, et 
la ville fit bâtir non loin de là, en 1488, une maison dont Jacques de Pigny 
fut le principal architecte. Ce premier édifice fut agrandi, en 1624, 
par l'adjonction, au sud-ouest, d'un corps de logis, dont l'architecte fut 
Jean Lejuge. 

Quand le palais Jacques Cœur fut transformé en hôtel-de-ville, ce 
groupe de bâtiments fut cédé à Henri Labbe, sieur de Champgrand, con- 
seiller au Présidial ; ce dernier s'en dessaisit bientôt au profit des Jésuites, 
dont le collège Sainte-Marie occupait 
l'emplacement actuel du Lycée. D'abord 
réservé à l'enseignement, l'ancien hôtel- 
de-ville fut loué par les Jésuites, puis, 
par les Doctrinaires leurs successeurs, 
à des particuliers. Il fut vendu comme 
bien national en 1793, racheté en 1830 
par la ville, servit un moment d'Ecole 
normale, enfin, en 1840, rendu au Col- 
lège, qui, devenu Lycée, Ta conservé 
et utilisé pour ses classes. 

C'est à sa tour d'escalier que cet rasi anioiffrllf iOa 
édifice doit surtout son intérêt. Très ^^- -^^- ^ • ^ - ,. ' 
saillante, plus richement décorée que portrait de Macée de Léodepard, femme 
tout le reste, elle est l'élément domi- de Jacques Cœur (Musée de Bourges). 
nant de cet ensemble. Elle est de forme 

octogone et se divise en quatre étages : le rez-de-chaussée est occupé, 
sur chaque pan, par des arcades que surmontent des accolades fleuronnées 
et garnies de chardons profondément fouillés ; sauf l'avant-dernière de 
gauche, où s'ouvre la porte d'entrée, ces arcades sont aveugles ; elles 
abritent, celle du centre, un tronc d'arbre noueux auquel est attaché l'écus- 
son de Bourges, celles de droite, des fûts de colonnes brisés, qui peut-être 
supportaient des personnages. Quant au tympan de la porte, il contient, 
sous un pavillon dont deux anges soulèvent la draperie, un écu de 

I. L'église de la Comtale, fondée par quelque comte de Bourges, épargnée en grande 
partie par Tincendie de 1487, fut ensuite annexée au Collège, puis détruite à la fin du 
xvni" siècle. T.a salie des fêtes actuelle, qui l'a remplacée, a été construite sous la direc- 
tion du célèbre physicien Sigaud de Lafond (né à Bourges en 1730, mort en 1810), qui 
fut professeurà l'Ecole centrale de Bourges ; elle porte en sa décoration les traces d'une 
influence égyptienne, due sans doute aux résultats archéologiques de la campagne 
d'Egypte. 




68 BOURGES 

France, également soutenu par deux anges et orné d'un collier de coquil- 
lages, d'où se détache, en pendentif, saint Michel terrassant le dragon. 

Au premier étage, le pan central et son voisin de gauche ont chacun 
deux fenêtres géminées en anse de panier, sous des arcades en accolade 
fleuronnée ; à la fenêtre gauche du pan central, murée et comme entr'ou- 
verte, se dresse un guetteur muni d une hallebarde, — symbole des 
droits de la municipalité. Au second étage, mêmes fenêtres et mêmes 
accolades. Au dernier étage, les fenêtres, toujours géminées, sont sépa- 
rées des précédentes par des arcades aveugles à nervures aiguës et vési- 
culaires, formant allèges ; elles ne sont pas surmontées d'arcs en acco- 
lade et sont limitées par une ligne d'arquettes fleuronnées ; à la fenêtre 
gauche du pan central, se tient un second guetteur, plus grand que celui 
du premier étage, plus raide aussi, la main sur la poignée de son épée ^ 

A cette tour s'accole à gauche, à partir du toit du corps de logis, une 
tourelle qui mène aux combles ; elle repose sur des encorbellements circu- 
laires, ornés de chardons et de choux frisés, et se termine en bas par un 
cul-de-lampe, qui représente un moine portant un phylactère nu. 

De grandes fenêtres, dont quelques-unes ont conservé leurs meneaux 
croisés, éclairent le corps de logis ; elles sont entourées, dans leur partie 
supérieure, de larmiers, qui aboutissent sur des culs-de-lampé, à person- 
nages ou à rinceaux. Un cordon en larmier sépare les deux étages, et les 
corniches sont formées de choux frisés en touffes épaisses. Enfin, le 
comble, très élevé, présente à droite et à gauche deux pignons à rampe- 
roles, décorés, en haut, de grandes feuilles de chardon, en bas, de monstres 
accroupis. 

Pour la partie de l'édifice qui date du xvii^ siècle et forme avec le 
reste un angle droit, elle comprend cinq arcades en plein cintre, garnies 
de moulures; aux pieds-droits s'appliquent des pilastres corinthiens, qui 
supportent un entablement nu. Le premier étage est percé de fenêtres, 
une au-dessus de chaque arcade, et les frontons qui les surmontent sont 
alternativement cintrés et triangulaires. Des niches avec larmiers 
occupent les trumeaux. 

On retrouve les caractères de ce style dans la partie supérieure de la 
tourelle qui fait saillie sur la rue de Paradis et qui fut construite en 1624, 
c'est-à-dire à la même époque que l'aile gauche précédemment décrite. 
Les trois premières assises en avaient été bâties en 1559 : dans la mou- 

I. L'escalier intérieur n'a rien de remarquable. Signalons seulement, au sommet, 
une voûte toute récente de nervures convergentes vers le centre; les culs-de-lampe à rin- 
ceaux sur lesquels retombent les nervures sont seuls contemporains du reste de la tour. 



AUX TEMPS DU DUC JEAN ET DE JACQUES CŒUR 69 

lure des encorbellements, un ruban tordu s'orne d'olives dans les pas de 
son hélice et s'accompagne d'un cordon de rosettes. 



Cet édifice, où règne — au moins dans celles de ses parties qui 
datent du xv'' siècle, 
— la plus élégante 
unité, où la parure vé- 
sfétale rehausse sans 
l'alourdir la -déco- 
ration géométrique, 
possède, à l'intérieur, 
deux cheminées, qui 
peuvent sans désa- 
vantage se comparer 
à celles du palais 
Jacques-Cœur. 

La première, c'est 
la cheminée peinte. 
Son manteau , qui 
s'appuie sur des pieds- 
droits formés de co- 
lonnes et de piles 
prismatiques, porte, 
peints dans un grand 
cartouche, les écus- 
sons accolés de P>an- 
ce et de Navarre, en- 
tourés des colliers des 
ordres; plus bas, Técu 




IMiuto Neuidein. 

Tour d'escalier du petit lycée (ancien hôtel de ville). 



de la ville \ et, sépa- 
rant ces deux groupes 
héraldiques, cette ins- 
cription malaisément lisible : LAETI DVM LILIA FLORENT. .Sur le linteau, 
les écussons du maire et des quatre échevins alors en fonctions partagent 
en deux ce louable aveu : nvnqvam discordes concordem reximvs 
VRBEM. C'est en 16 18 que furent exécutées ces peintures, qu'un hasard a 
fait apparaître, en 1906, sous le badigeon qui les couvrait. 

I. On n'y trouve pas, naturellement, le chef aux trois fleurs de lys, qui est une con- 
cession royale du milieu du xvii" siècle. 



70 



BOURGES 



La seconde cheminée est la cheminée sculptée ; elle se trouve dans la 
grande salle ; de ses montants, les uns sont droits, les autres, les plus 
gros, sont entourés de nervures en hélice, et son manteau est limité, à 
droite et à gauche, par deux montants à clochetons superposés. La partie 
supérieure du manteau est bordée, en bas, par une guirlande de feuilles 
de chardons, mêlée d'animaux et doublée d'une ligne d'arquettes fleuron- 
nées ; en haut, par une autre guirlande de chardons, plus large et moins 




Photo lies Monuments Historiques. 

Petit lycée. Cheminée sculptée et porte de sainte 6olange, 



touffue ; l'intervalle était semé de fleurs de lys en quinconce, aujourd'hui 
martelées, mais dont les traces se voient encore. La partie inférieure du 
manteau est divisée en losanges, dont chacun renferme un mouton cla- 
rine ; au centre, le berger et la bergère traditionnels, portant l'écusson de 
Bourges, martelé. 

A droite de cette cheminée, entre des montants interrompus par des 
niches dont les dais s'amortissent en clochetons, s'ouvre une porte à lin- 
teau droit, sous un arceau aigu surmonté d'une accolade fleuronnée. En 
son tympan s'étend tout un paysage : au premier plan, sous un toit de 
chaume, une bergère en train de filer ; à gauche, son chien endormi et 
quatre moutons dans un parc entouré de claies ; à droite, deux paysans. 



AUX TEMPS DU DUC JEAN ET DE JACQUES CŒUR 71 

dont l'un secoue l'autre, probablement pour le réveiller; au fond, des flots 
ou des rochers, sur lesquels est couché, assez mal dessiné, un phoque ou 
une sirène. Tout cela se rapporte sans doute à la légende de sainte 
Solange, patronne du Berry, dont le culte, fort en honneur au début du 
xvr siècle, est loin d'être éteint aujourd'hui. 

x\insi, dans la façade ou dans l'intérieur, dans les guetteurs qui se 
tiennent aux fenêtres, dans l'ornementation des cheminées et des portes, 
dans les devises, apparaît un caractère que jusqu'ici nous n'avons guère 
trouvé dans les monuments de Bourges ; en cet édifice, qui devait être 
l'hôtel-de-ville d'une capitale provinciale, tout est subordonné à la desti- 
nation première, et les éléments essentiels de la décoration sont stricte- 
ment municipaux et berrichons. 

A la fin du xv*' siècle (1494) se rapporte aussi une maison particulière 
de la rue Bourbonnoux (n*^ 50), la maison de Bienaimé Georges ^ A vrai 
dire, le temps est proche où nous n'aurons d'elle qu'un souvenir. La seule 
façade qu'elle ait conservée compte deux grandes fenêtres superposées, 
et deux autres de même hauteur, mais plus étroites. Entre les deux 
grandes fenêtres, dont les meneaux croisés sont disparus, et servant 
d'allège à la fenêtre supérieure, se trouve un panneau, sculpté de ner- 
vures diagonales et de lobes vésiculaires, et, vers le bas, d'un écusson 
martelé sous une accolade. Les petites fenêtres sont surmontées de lar- 
miers, terminés, à la fenêtre du haut, par des vendangeurs, à celle du bas, 
par des monstres aujourd'hui fort endommagés. Celle-ci est dominée par 
un écusson appartenant sans doute à la famille de Bienaimé Georges. 

Il faut quelque effort pour saisir toute l'élégance de cette façade. On 
ne la voit que d'une cour intérieure à peu près large d'un mètre. Telle 
quelle, elle révèle pourtant un goût exquis. Elle est surtout, à cette 
époque, d'heureux augure : elle promet, pour les années qui vont suivre, 
un merveilleux développement de l'architecture domestique, elle est 
comme l'aînée de ces « vieilles maisons », qui, en dehors même des 
grands monuments comme la cathédrale et l'hôtel Jacques-Cœur, font 
de Bourges une vraie ville d'art. 

I. Bienaimé Georges était échevin de la ville de Bourges et homme d'affaires de la 
duchesse de Berry, Jeanne de France, fille de Louis XI. 



l'Iioto F. Martin Satton. 



Hôtel Lallement. Cheminée du rez-de-chaussée. 



CHAPITRE IV 

LA RENAISSANCE A BOURGES 

L'hôtel Cujas. — L'hôtel Lallement. — Les « vieilles maisons ». — L'Hôtel-Dieu. — 
Les églises : chapelle de l'Annonciàde, église des Carmes, Notre-Dame, Saint- 
Bonnet. 

Le xvi^ siècle n'a pas laissé à Bourges de monuments comparables, 
pour les proportions, à la cathédrale ni même au palais Jacques-Cœur. 
Mais l'art, en se rapetissant, s'est généralisé. xAu lieu de concentrer ses 
efforts en quelques vastes entreprises, la Renaissance a disséminé ici ses 
ressources d'art ; l'architecture n'est plus l'expression d'un sentiment 
puissamment collectif ni le privilège hautain d'une aristocratie : si l'on 
ôte au mot le sens dénigrant qu'y voyait Flaubert, on peut dire qu'elle 
« s'embourgeoise », elle s'offre aux marchands enrichis, aux banquiers, 
elle permet aux différents quartiers de la ville et aux ordres religieux 
d'avoir leur église ; elle devient dans tous les sens — et la maison de 
Jacques Cœur l'annonçait déjà, — « particulière ». 



LA RENAISSANCE 73 

C'est ainsi que l'élégant hôtel aujourd'hui occupé par le musée muni- 
cipal ne fut autre chose à l'origine que la demeure d'un financier : l'ar- 
chitecte Guillaume Pelvoysin en construisit les principaux bâtiments pour 
le florentin Durand Salvi, qui de marchand était passé, vers 15 15, rece- 
veur des aides et tailles du Berry. Maison de marchand, est-ce à cette 
première destinée qu'elle doit d'avoir été tant de fois vendue ? Des Salvi 
elle est transmise aux Pastoureau, à Bernardin Bochetel, évêque de 
Rennes en 1565, à Jacques Bochetel, frère de cet évêque, à Cujas en 
1585, et, après la mort du jurisconsulte, à sa fille, à Pierre Durand, avocat 
et maire de Bourges, à la famille des Lebègue, en 1684 aux Ursulines, 
qui l'afferment ; achetée comme bien national par M"'° Roger de Cugnac- 
Dompierre, elle passe encore par les mains de deux autres propriétaires : 
elle est acquise par le département du Cher, qui, en 1826, y installe la 
gendarmerie; enfin en 1877, le département la cède à la ville, qui en fait 
son musée. Pour tout le monde à Bourges, elle a gardé le nom de Cujas, 
le plus célèbre de ses multiples propriétaires; ce n'est là qu'une conven- 
tion, l'alliance toute fortuite d'un beau monument et d'un grand nom. 

L'hôtel Cujas était d'abord compris entre la mette de la Salamandre 
(Jardin du Musée), la maison du sieur de Boisrouvray, qui donnait sur la 
rue des Arènes, la mette de l'Archidiacre, englobée plus tard dans le 
couvent des Ursulines (séminaire), et les jardins du Chef Saint- Antoine. 
On y entrait, de la mette de la Salamandre, par deux arcades surbaissées 
et accouplées ; on passait ensuite sous deux autres arcades, toutes sem- 
blables aux précédentes, et dont le pied-droit central porte un contrefort 
garni d'une niche dans sa partie supérieure ; elles ont été récemment 
transformées en croisées ordinaires et murées à hauteur d'appui, mais 
elles constituaient primitivement une sorte de galerie, garnie de pein- 
tures, et prolongée par un vestibule. 

En face de la porte d'entrée, sur la cour rectangulaire, un pavillon 
contenait l'escalier principal du logis ; à gauche de cet escalier, se trou- 
vaient les cuisines, à droite, la salle à manger, qui prenait jour sur une 
autre cour, séparée elle-même d'une troisième par un corps de logis 
(aujourd'hui musée de peinture). Au premier étage étaient les apparte- 
ments, desservis par un escalier particulier qui débouchait sur le vesti- 
bule d'entrée. 

Dans son plan primitif, l'hôtel était donc complètement isolé de la vie 
urbaine. C'est affaire aux gens de métier d'établir leur demeure sur la 
rue : les besoins de leur profession les y appellent, la vulgarité de leurs 
goûts s'y complaît. Mais c'est une fatigue pour un esprit affiné : déjà aux 



74 BOURGES 

siècles précédents, la demeure des nobles, par souci de tranquillité, par 
horreur des grossiers contacts, par mépris aussi, se retirait de la vie cou- 
rante ; au XVI^ siècle, les grands bourgeois adoptent cette tradition et 
mettent, entre eux et la foule, un mur de clôture, des cours et des jardins. 
' Mais cet isolement, l'hôtel Cujas ne l'a qu'imparfaitement conservé. 
Il s'est laissé, sur deux points au moins, envahir par la ville. Du côté de 
la rue Littré [ruette de la Salamandre), les arcades de la porte d'entrée 
sont tombées, celles qui leur faisaient face sont aujourd'hui simplement 
o-rillagées et découvrent une galerie meublée de sculptures. Du côté de la 
rue des Arènes, la maison des Boisrouvray fut démolie par Bochetel et 
remplacée par un bâtiment qui comprenait sans doute, au rez-de-chaussée, 
une salle formant vestibule, au premier étage, une salle de réunion. Il 
n'en reste que la porte d'entrée et les deux tourelles, qui, à droite et à 
gauche, terminaient la façade ; le reste a été détruit probablement au début 
du xviir siècle ^ 

La tourelle de droite est polygonale ; elle est portée sur un encorbelle- 
ment à plusieurs ressauts sculptés et percée d'une petite fenêtre à colonnes. 
La tour de gauche, plus grande, est ronde et couverte d'un toit conique, 
que surmonte un bel épi de plomb ; l'encorbellement qui la porte est éga- 
lement rond et creusé de moulures variées, formées, par exemple, de 
couronnes de feuillages retombantes. Elle est éclairée d'une fenêtre 
accotée de pilastres et coupée, au tiers de sa hauteur, par un cordon 
soutenu de pilastres semblables à ceux de la fenêtre. Quant à la porte, 
elle est encadrée d'un portique à pilastres, dont les chapiteaux sont abon- 
damment décorés : l'un est occupé par un enfant debout et contient dans 
ses angles deux dauphins ; sur son tailloir, une tête ailée ; l'autre porte 
deux aigles ; dans les écoinçons, un enfant ailé joue d'une trompe d'où 
sortent des flammes. Les mêmes enfants réapparaissent dans la frise, 
montés sur des animaux fantastiques, et tenant des armes ou des coupes. 
Des rangs d'olives, des cordons de fleurs et de feuilles, des rais de cœur, 
des denticules ou des arabesques garnissent l'architrave et la corniche. 
Rien n'est moins tassé que cette ornementation, rien n'est moins brusque 
surtout que ces reliefs. Le dessin ne sort de la pierre que pour y rentrer 
aussitôt, il n'est qu'indi*qué, et cette discrétion lui vaut d'être infiniment 
plus ténu, délié, délicat que Tornementation du xv^ siècle. 

I. Sur le mur qui formait l'un des côtés du vestibule, à gauche de la porte d'entrée, 
subsistent quelques traces de peintures : un char, monté par un guerrier très vieux, et 
ce débris d'inscription : LOZ FAMES. On a parfois cru y trouver la représentation d'une 
danse macabre; c'est bien plutôt une illustration des Triomphes de Pétrarque. 



LA RENAISSANCE 



75 



Sur la cour intérieure, le corps de logis est percé, au rez-de-chaussée, 
de quatre fenêtres à meneaux croisés; au premier étage, de quatre 
fenêtres, dont deux, plus étroites, n'ont qu'un meneau transversal ; dans 
les combles, de deux lucarnes à meneaux croisés, surmontées d'une 




Photo Neurdein. 

Hôtel Cujas (musée), vu de la rue des Arènes. 



accolade fleuronnée et de deux clochetons, et décorées, dans leurs allèges, 
d'énormes coquilles. On s'accorde généralement à trouver ces lucarnes un 
peu lourdes : elles sont, à la vérité, chargées d'ornements et contrastent 
avec les murs, qui ne sont décorés que de médaillons circulaires*; mais 



I. Les têtes qui ornaient ces médaillons sont disparues ; même les inscriptions qui 
permettaient de les identifier sont effacées. C'étaient, de droite à gauche, REMVS, 
LAVINIA, ROMVLVS REX, LVCREÏIA. 



76 BOURGES 

cet excès gênerait assez peu, si les dimensions en étaient proportionnées 
au reste de l'édifice ; elles tiennent, en efïet, à peu près toute la hauteur 
du toit et sont beaucoup plus grandes que les autres ouvertures. 

Un pavillon d'escalier fait retour à gauche. Sa porte est surmontée 
d'une accolade et de pinacles fleuronnés ; l'emplacement des fenêtres 
carrées est étranger à toute symétrie; le comble possède une lucarne, sem- 
blable à celles du corps de logis, et se termine par deux épis. 

Dans l'anofle rentrant, à la naissance du toit, se trouve une tour ronde, 
dont l'encorbellement est orné de nervures. 

L'impression dominante est celle d'une grande variété. Le regard est 
arrêté par mille surprises ; il n'est pas conduit sûrement par des lignes 
régulières comme il le sera au xvii° siècle. Les fenêtres ne sont pas 
toujours à la même hauteur, sur les murs de brique rouge se dessinent 
des losanges de brique noire et de grandeurs diverses, le toit s'élève et 
s'abaisse, s'effile ou s'aplatit. Et pourtant, rien ne choque vivement dans 
cet ensemble mouvementé. C'est la marque d'une architecture sûre de ses 
moyens, libre d'elle-même et supérieure à toutes les règles, parce qu'elle 
s'inspire d'un goût parfait. 

Plus étendu, plus riche, mieux décoré, l'hôtel Lallement ressemble 
pourtant sur bien des points à l'hôtel Cujas. Il est comme lui retiré de la 
ville, caché derrière des murs, au bord d'une rue peu fréquentée; comme 
lui aussi il servit de retraite à des marchands enrichis, et son histoire est 
celle d'une banale maison vendue et revendue. 

La famille des Lallement a grandi sur place : établis à Bourges dès 
le xiii^ siècle, ces marchands étaient devenus, au XV® siècle, des person- 
nages considérables et l'un d'eux, Guillaume Lallement, acquit sous 
Louis XI l'office de receveur général de Normandie. La petite maison 
qu'il habitait, non loin de la porte Gordaine, fut détruite par l'incendie 
de 1487, et le fils de Guillaume, qu'on désigne habituellement sous le 
nom de Jean II Lallement, profita de la circonstance pour donner à la 
famille une demeure plus vaste, mieux proportionnée à sa fortune et à 
son rang. Il acheta, en arrière de la rue Bourbonnoux, sur le passage de 
l'enceinte gallo-romaine, plusieurs maisons et sur leur emplacement com- 
mença l'hôtel actuel; la bâtisse en dut être achevée vers 15 18 par les 
soins de Jean III Lallement, receveur général de Normandie comme son 
père et son grand-père. Mais la décoration n'en était pas terminée : sans 
doute faut-il l'attribuer au frère de Jean III, Jean IV Lallement, rece- 
veur de Languedoc et maire de Bourges. Cette maison est donc l'œuvre 



LA RENAISSANCE 



11 



de toute une famille; elle révèle le remarquable esprit de suite qui 
fit la force de la bourgeoisie française à cette époque et par ses 
origines seules, par cette collaboration de plusieurs générations au 




Photo (les Monuments Hislori(|ues 

Hôtel Cujas. Cour intérieure. 



cours de plus d'un siècle, elle est historiquement intéressante et typique. 
Mais comme le palais Jacques-Cœur ou Thôtel Cujas, Thôtel Lallement 
perdit assez tôt ce caractère de propriété familiale. Par le mariage d'Anne 
Lallement, il devint, au xvii^ siècle, la demeure d'un certain Gaston Violle, 
sieur d'xVndrezel, qui dut le vendre en 165 i à Pierre Barjon, secrétaire du 
prince de Condé. La fille de ce dernier épousa, en 1656, Jacques Dor- 



78 BOURGES 

sanne, seigneur de Coulon et lui apporta en dot l'hôtel Lallement. De la 
famille Dorsanne, il passa au xviil® siècle dans celle des Robertet, puis 
dans celle des de la Coudray ; au moment de la Révolution, il apparte- 
nait au grammairien Pierre-Constant Séguin, à qui la ville de Bourges l'a 
racheté en 1826. C'est aujourd'hui comme un hôtel des Sociétés Savantes, 
et nulle destination ne lui convenait mieux. 

C'est qu'en dépit de quelques travaux récents, en dépit de la réouver- 
ture des arcades dans le mur de la rue Bourbonnoux, l'hôtel Lallement 
continue d'offrir à ceux qui l'occupent une délicieuse solitude. Le bruit 
s'arrête à la haute barrière de ses murs, ses cours restent silencieuses, ses 
salles éclairées d'une lumière douce sont l'asile rêvé des méditations et 
des discussions aimables. 

Quand on monte, par exemple, la ruelle ardue des Vieilles Prisons 
(aujourd'hui rue Hôtel Lallement), il faut un effort pour se représenter, 
derrière la façade, Tavenante allure de l'intérieur. La façade qui se dresse 
de ce côté accuse pourtant des soucis d'élégance. Elle peut se diviser en 
deux parties. Celle de droite ferme une cour: elle est percée de fenêtres 
irrégulières et de deux portes, une petite, à linteau droit, et une grande, 
en plein cintre sous un linteau droit appareillé ; ce linteau repose sur de 
gracieux pilastres, ornés, comme les petits chapiteaux, de sculptures 
d'une merveilleuse finesse ; au dedans de ces pilastres court une torsade 
à pas évidés et forés ; au-dessus de la frise que décorent des rinceaux et 
des mascarons imités de l'antique, régnent une ligne de denticules, puis 
la corniche ornée de rais de cœur et d'oves. La petite porte à pilastres 
donne sur un couloir biais qui débouche sur la cour par une autre porte 
cintrée sous un portique ; des bandes en hélice chargées d'arabesques et 
de niellures en garnissent les pilastres demi-cylindriques, les chapiteaux 
s'ornent d'animaux fantastiques dont la tête forme caulicole ; au-dessus de 
la frise nue et de la corniche chargée d'oves, se creuse une petite niche aux 
délicats pinacles. La partie gauche de cette façade termine sur la rue un 
corps de logis ; elle est percée de plusieurs fenêtres assez petites, mais fort 
élevées au-dessus du sol; sa porte à linteau uni est encadrée de deux pilastres 
cannelés et rudentés, dont les chapiteaux sont ornés de cornes d'abondance. 

Il est aisé de voir que l'art gothique et l'art de la Renaissance sont 
juxtaposés dans cette façade. L'école d'imitation antique recherche la symé- 
trie : or, les fenêtres de cette façade sont irrégulières au possible. Rome 
et l'Italie voisinent ainsi avec le moyen âge français. Nous allons retrou- 
ver à l'intérieur de l'hôtel ce curieux mélange de traditions opposées, plus 
caractérisé encore qu'à l'extérieur. 



LA RENAISSANCE 



79 



De larges médaillons circulaires, empruntés à V Italie, créent dans les 
murs des cours comme de fausses ouvertures et contiennent, sur un fond 
de coquilles, des figures de terre cuite, dont trois seulement nous restent : 
deux tètes d'hommes, une de femme. Le mur du corps de logis central 
est percé de quatre grandes fenêtres, deux à chaque étage, entourées de 
moulures à bases pris- 
matiques ; un larmier 
les encadre et retombe 
de chaque côté sur des 
monstres, en qui revit 
la tradition gothique ; 
à droite de ces fenêtres, 
deux autres, beaucoup 
moins hautes, superpo- 
sées, dont les pilastres 
cannelés portent des 
chapiteaux corin- 
thiens^ éclairent un es- 
calier, dont les paliers 
ont pour plafond des 
caissons de pierre et 
dont la porte est sur- 
montée, dans un mé- 
daillon, d'une tête lau- 
rée, irnïtë^à^X antique. 

Dans Tangle du 
corps de logis et du mur 
perpendiculaire à la rue 
des Vieilles Prisons, est 
suspendue une tourelle 
circulaire; son encorbel- 
lement est chargé de rinceaux, d'hélices, d'oves et de denticules et retombe 
sur une curieuse statue : c'est un fou accroupi, coiffé d'un casque et tirant 
la langue ; il presse sous ses genoux un buste drapé et tient d'une main 
une marotte brisée, de l'autre une fouine ou un renard ; il ressemble sin- 
gulièrement aux fous qu'on trouve à l'hôtel Jacques-Cœur, et nous voici, 
avec lui et la tourelle qu'il supporte, en plein gothique. Mais les deux 
petites fenêtres de cette tourelle sont accostées de balustres et surmontées 
d'un fronton en forme de coquille, qui nous amène à la Renaissance. 




Plioto Neuidein. 



Hôtel Lallement. Cour supérieure. 



8o 



BOURGES 



Au-dessus des grandes fenêtres du corps de logis, la corniche s'inter- 
rompt et laisse place à un fronton semi-circulaire, dont les sculptures en 
bas-relief représentent les armes des Dorsanne : deux lions portant un 
grand écusson timbré d'un heaume, chargé d'un chevron, accompagné 




Hôtel Lallement. Tour d"escalier de la cour supérieure. 



de trois losanges en chef, c'est là une addition du XVll<= siècle, qui n'a 
rien à voir avec le plan primitif; ces couronnements sont d'ailleurs très 
lourds. 

Dans l'angle de la cour sur la rue, se dresse une tour d'escalier, qui 
paraît, au premier abord, appartenir tout entière à la Renaissance. Elle 
s'ouvre, au rez-de-chaussée, par une porte cintrée sous un portique dont 
les montants sculptés se terminent par des chapiteaux ornés de cornes 
d'abondance et portent une corniche finement ciselée ; au-dessus, un fron- 



LA RENAISSANCE 



8i 



ton triangulaire contient, encadrée d'un médaillon ovale, une belle tête 
de guerrier vue de profil et dont le casque se termine par des cornes de 
bélier ; Tinscription qui l'entoure permet de l'identifier : c'est Paris, fils 
de Priam. Deux fenêtres superposéesMonnent jour à l'escalier ; elles sont 
toutes deux accostées de demi-colonnes ciselées ; celle du bas porte un 
fronton en coquille, surmonté d'une 
accolade, celle du haut, un fronton 
en triangle, surmonté de vases. 
Voilà tout un ensemble qui semble 
annoncer les nouvelles formules, 
mais qu'on y regarde de près et l'on 
ne tardera pas à s'apercevoir que 
cette gracieuse construction est sor- 
tie des mains d'ouvriers de l'époque 
gothique. L'ornementation, en effet, 
a quelque chose de massif, et en 
même temps de naïf; on sent que le 
sculpteur n'a pas vu par lui-même 
ces monuments italiens qu'il s'ef- 
force d'imiter ; la preuve en est 
fournie par ce médaillon, qui repré- 
sente plutôt une tête de chevalier 
français que celle d'un personnage 
grec ou romain ; la légende serait 
incompréhensible sans l'existence 
d'une médaille du xvr siècle ins- 
pirée de l'antique et qui a peut-être 
servi de modèle au tailleur dHmagc 
de l'hôtel Lallement V 

En réalité, une seule partie de cette tour révèle une influence fran- 
chement italienne, c'est son couronnement formé d'un entablement circu- 
laire qui porte le tout et qui repose sur deux colonnes et deux demi-colonnes 
cannelées et rudentées à chapiteaux fantaisistes. Par là elle se distingue 
des tours d'escalier que nous avons trouvées au Palais Jacques-Cœur ou 
à l'ancien Hôtel-de-Ville et qui, jusqu'au toit, sont murées. 

I. Voici le texte exact de l'inscription : PARBIVS. FILI. PRIAM. REX TRECEN- 
CEN. MAGNAM. La médaille du xvi" siècle, à laquelle nous faisons allusion représente 
Hélène et Paris et porte la même inscription (sauf PARISIVS au lieu de PARBIVS), 
ce qui permet de faire correction suivante : PARIS, FILIVS. PRIAMI. REGIS. 
TROIANORVM. MAGNI. 

6 




Photo Neuidein. 

Hôtel Lallement. Porte de la tour d'escalier. 



82 BOURGES 

Cette cour est séparée par un mur à hauteur d'appui, d'une autre plus 
basse. Le mur du corps de logis prend ici un tout autre aspect : il possède 
encore, au premier étage, un fronton semi-circulaire portant les armes des 
Dorsanne et des fenêtres entourées de moulures et encadrées de larmiers, 
mais le rez-de-chaussée est représenté par une galerie qui rappelle celles 
du Palais Jacques-Cœur et de l'hôtel Cujas; c'est une vaste salle pla- 
fonnée, éclairée par trois grandes baies en plein cintre, dont deux sont 
munies de parapets à hauteur d'appui. 

A droite de cette galerie, une ouverture cintrée donne sur un couloir 
à escalier, et tout un ensemble décoratif l'entoure et la surmonte. Des 
demi-colonnes à cannelures torses encadrent la porte et supportent un 
entablement droit; au-dessus, un fenestrage, de style gothique, muré dans 
le bas, partagé dans le haut en trois fenêtres jumelles à flammettes et 
mouchettes. Le fenestrage est encadré de demi-colonnes engagées et déco- 
rées, comme le trumeau du portail de la Vierge, à la cathédrale, de 
losanges garnis d'étoiles, parures de la Renaissance ; enfin, touchant à 
la corniche par le linteau, deux petites fenêtres géminées, accostées de 
balustres. Cette superposition d'ouverture et de colonnes sépare en deux 
le mur du corps de logis central. En fait, elle en rétablit l'harmonie; la 
différence de niveau des deux cours risque de faire oublier que la galerie 
de gauche et les ouvertures de droite se trouvent dans un même plan : le 
fenestrage les raccorde, et tout en laissant à la façade son charme de 
variété, il en garantit l'unité. 

Le couloir, voûté en demi-berceau sous-tendu de nervures transver- 
sales, descend doucement pour permettre aux chevaux d'y passer. Il 
débouche dans une cour basse, limitée à l'est par la rue Bourbonnoux. De 
ce côté la façade est plus haute, puisque le sol est en contre-bas des 
cours précédentes ; elle est au$si plus sévère. La porte du couloir est en 
plein cintre, ses voussures sont garnies de perles et d'hélices, elle est 
encadrée d'un portique ciselé dans toutes ses parties ; dans les écoinçons 
se trouvent des oiseaux de proie becquetant le feuillage, la frise repré- 
sente des animaux à figure humaine qui boivent à un vase. Au-dessus de 
la porte et dans le même axe, deux fenêtres à bandeaux torses et pilastres 
niellés, couronnées d'une coquille, enfin une fenêtre plus petite surmontée 
d'un fronton fort semblable à celui de la façade orientale. 

A droite et à gauche, des fenêtres, dont les larmiers, comme à l'époque 
gothique, retombent sur des personnages (chevalier, berger, etc.) ou des 
animaux. Au ras du sol, des portes donnant sur des caves qui se prolon- 
gent sous le corps de logis et jusque sous la cour supérieure. 



LA RENAISSANCE 83 

Sur la rue Bourbonnoux, cette cour basse se termine par un mur, 
percé d'une petite porte à linteau droit et de trois grandes arcades sur- 
baissées. 

C'est une fort curieuse impression que le passage à travers ces trois 
cours, la haute, la moyenne et la basse. Sans que la décoration des murs 
annonce leur destination spéciale, il est aisé de voir, pourtant, que les 
maîtres de la maison les considéraient comme de véritables appartements, 




Hôtel Lallement. Façade sur la cour supérieure et la cour moyenne. 

des appartements de plein air, si l'on peut dire, et leur réservaient une 
existence propre. La basse, plus nue, plus sombre aussi et plus froide, 
parce qu'elle est plus enfoncée dans le sol, entourée de plus hautes 
façades, était réservée aux différents services ; les maîtres ne faisaient 
qu'y passer. La moyenne — la cour à galeries, — est déjà plus aimable, 
mais elle est encore un peu grise, un peu étouffée par les murs des deux 
corps de logis ; on s'y promenait sans doute, sous la galerie, les jours de 
pluie ou de grande chaleur. Largement ouverte au jour, mouvementée 
par la saillie de tourelles, la cour supérieure est la plus coquette et la 
plus gaie ; les clairs matins y projettent des ombres douces, le soir y 



84 BOURGES 

tombe sans brusquerie. Il semble que, de l'ouest à l'est, de bas en haut, 
on monte ainsi vers la lumière et la joie de vivre. 

Les salles multiples de l'intérieur sont en général bien conservées et 
présentent le même mélange de gothique et de Renaissance. La plus 
grande et la plus belle est celle du rez-de-chaussée. Elle possède, en plus 
d'un plafond à caissons de bois encadrés de fines moulures, une remar- 
quable cheminée nettement représentative du style de la Renaissance : 
les deux pilastres qui forment les montants sont cannelés et rudentés. 
accostés de deux bandeaux tout niellés ; chacun d'eux s'orne, à son extré- 
mité supérieure, d'une forte volute en guise de chapiteau qui soutient le 
linteau. Au-dessus de la frise, qui est nue, le manteau est partagé en 
caissons ; sept d'entre eux sont couverts de fines arabesques ; des deux 
autres, l'un représente un porc-épic, a3^ant une couronne en guise de col- 
lier et surmonté de la couronne royale, l'autre une hermine enfermée 
dans un clayonnage circulaire et surmontée d'une couronne royale un peu 
plus petite que celle du caisson précédent. Ce sont là les emblèmes de 
Louis XII et d'Anne de Bretagne. On serait donc tenté d'affirmer que 
cette partie de l'hôtel fut achevée avant 1 5 1 5 ; il est probable pourtant 
qu'elle est postérieure à 1535. Sur un des côtés du manteau, une sculp- 
ture figure des trophées, avec la légende S. P. Q. R. 

Une autre salle est située au-dessus des cuisines, toutes gothiques^ 
car elles sont voûtées sur nervures dont les retombées aboutissent à un 
poteau central cylindrique ; elle communique avec la galerie par une 
porte surmontée d'un tableau de pierre, de pur style gothique, qui repré- 
sente saint Christophe. Le plafond est également orné de caissons et les 
corniches en bois sculpté sont d'une merveilleuse richesse : elles forment 
des cordons d'oves et de perles soutenus par une frise de rinceaux. 

Un escalier conduit à l'oratoire et aux appartements du haut. Ce n'est 
plus la petite vis gothique que l'on trouve à Jacques-Cœur, ce n'est pas 
encore l'escalier de la Renaissance, l'escalier de Chambord, par exemple, 
à rampes droites se coupant à angles droits, mais il est déjà plus large, 
plus noble. Il est voûté sur nervures diagonales retombant sur quatre 
bustes : deux de moines, deux de religieuses, qui rappellent certains culs- 
de-lampe de Jacques-Cœur et se rattachent franchement aux traditions 
gothiques. Il s'ouvre à gauche sur les appartements du rez-de-chaussée 
par une porte encadrée de feuillages. Il aboutit à l'oratoire par une porte 
encadrée d'un portique à pilastres, ornés d'arabesques d'une infinie déli- 
catesse et supportant une corniche sculptée. 

L'oratoire est rectangulaire. Six pilastres cannelés et rudentés, trois 



LA RENAISSANCE 



85 



de chaque côté, soutiennent une corniche chargée de feuilles relevées, 
d'olives et de perles ; une élégante crédence est établie dans le mur, à 
droite de l'autel ; elle se compose d'un portique surmonté d'une coquille 
et encadrant une niche circulaire : dans le fond de la niche apparaissent 




Photo Neurdein. 

Hôtel Lallement. Façade sur la cour inférieure. 



une autre coquille et les mots inintelligibles pour nous : RERE, rer, rere, 
etc. Au-dessus de la porte d'entrée, un tableau de pierre représente une 
forêt touffue. Des couronnes de pierre pendent devant les pilastres et sont 
traversées par la lettre I ; des chapiteaux se détachent un ange tenant une 
guirlande, une tète de mort ailée, un oiseau de proie. 

Cette salle étroite est assurément la plus riche de tout l'hôtel ; elle est 
toute en menues et fines saillies. Il n'est pas jusqu'au plafond qui ne soit 



86 BOURGES 

chargé de reliefs : il se compose de trente caissons sculptés dans la pierre 
et dont chacun contient un sujet : une colombe, une pomme d'arrosoir sur 
un brasier, un oiseau déchiquetant une tête de mort, une corne d'abon- 
-dance, une niche, un globe céleste, un livre ouvert entouré de flammes \ 
etc. L'ordinaire motif est un enfant ailé tirant de l'arc, jouant, prenant 
toutes les jolies attitudes familières à son âge, jusqu'à celles qui sont le 
plus rigoureusement naturelles et pour lesquelles il se sert d'un sabot. 
Notons aussi l'apparition fréquente de la lettre I et de la lettre R. Peut- 
être faut-il les rapprocher du mot RER de la crédence. 

Il est probable que ce plafond est postérieur à 1535, puisqu'un cais- 
son représente un globe terrestre avec le système de Copernic et que cette 
découverte ne fut connue que vers 1543. En tout cas, la décoration de 
cette chapelle est dans l'ensemble tout acquise au style de la Renaissance. 

Nous n'en finirions pas d'énumérer les détails curieux ou de haut goût. 
Chaque salle est un chef-d'œuvre de délicat confort. L'hôtel Lallement 
n'est donc pas seulement une belle demeure ; sa disposition et sa décora- 
tion s'adaptent à des besoins plus intéressants que vanité bourgeoise et 
largesse de parvenu ; sa beauté est toute tournée vers l'intérieur ; elle 
répond à des goûts subtils : elle est sobre et contente des esprits bien 
faits. Elle marque, au sortir du moyen âge, l'avènement d'un art moins 
touffu, mais non moins vigoureux, plus simple d'aspect et pourtant infini- 
ment plus savant. Elle témoigne aussi d'un grand progrès accompli par 
l'architecture domestique : ce n'est sans doute pas un hasard, si, par bien 
des parties, l'hôtel Lallement ressemble au Palais Jacques-Cœur : la super- 
position d'une porte, d'un fenestrage et de fenêtres au centre de la façade 
orientale intérieure, la situation de la chapelle, la galerie ouverte, etc. 
Mais que de nouveautés à travers cette imitation î Le nombre et le carac- 
tère des cours intérieures, le couronnement à claire-voie de la tour d'esca- 
lier, tout cela montre nettement que les artistes français avaient simple- 
ment développé leur science de l'architecture civile et qu'ils s'étaient 



1. Il est possible que ce livre entouré de flammes fasse allusion à un épisode doulou- 
reux de la vie de Jean IV Lallement. Jean IV Lallement fut en effet emprisonné vers 
1535 pour malversations commises dans l'exercice de sa charge de receveur de Langue- 
doc ; il fut plus tard remis en liberté et revint même à la cour de François P^ Or, il 
existe, à la Bibliothèque royale de La Haye, un livre d'heures à l'usage de Bourges 
(ms. n^ 166), et qui fut fait presque à coup sûr pour Jean IV Lallement : l'encadrement 
du frontispice contient ces mots : Diriipisti, domine, vincitla mea; tihi sacrificaho hos- 
tiamlaiidis et nomen dommi invocabo, mais surtout, ce livre, qui sans nul doute est le 
livre de comptes de Jean IV Lallement et l'origine de sa disgrâce, apparaît en plusieurs 
endroits avec ces mots : DELEAR PRIVS. Toutes ces concordances semblent bien prou- 
ver que la chapelle est postérieure à 1535. 



LA RENAISSANCE 



87 



surtout appliqués à réunir les deux conditions qui seront si résolument 
sacrifiées au xvii*' siècle : le confort dans la solitude et l'agrément dans 
la variété. 

Maisons de marchands enrichis, l'hôtel Cujas et l'hôtel Lallement sont 
tout de même des palais fermés aux regards des passants. Encore qu'ils 
indiquent une tendance de l'art à se généraliser, ils sont pourtant moins 




Plioto F. Martin Sal)on. 



Hôtel Lallement. Plafond de loraioire. 



significatifs que les simples maisons bourgeoises des vieilles rues de 
Bourges. Celles-là n'ont pas été bâties par de puissants financiers, plu- 
sieurs même furent des boutiques largement ouvertes sur la rue. Leur 
valeur est inégale, mais il en est bien peu qui, par quelque cul-de-lampe 
ou quelque sculpture des poutres, n'aient cherché à se faire belles. Elles 
sont mieux que des monuments : elles expriment, en sa naïveté, la fer- 
veur artistique de tx)ute une grande ville. 

Elles sont si nombreuses qu'il est impossible de les citer et même de 
les connaître toutes. Des rues tout entières, (rue d'Auron, rue Bourbon- 
noux, rue Mirebeau, rue des Toiles, place Gordaine), en sont encore 
bordées. Le passé se retrouve là sans effort, dans son cadre à peine 
transformé, et Bourges mériterait qu'on la visitât, rien que pour cette 



88 BOURGES 

émouvante survivance. Nous ne pouvons ici qu'étudier trois de ces mai- 
sons : la maison de la Reine Blanche, la maison de Bastard et la maison 
Pelvoysin. 

La maison de la Reine Blanche (rue Saint-Sulpice) est une maison de 
bois, la plus belle de toutes. Elle comprenait autrefois un rez-de-chaussée 
et deux étages saillants ; il ne reste plus aujourd'hui que le rez-de-chaus- 
sée et le premier étage. La façade du rez-de-chaussée est partagée en trois 
par quatre piliers saillants sur des bases de pierre : celui de gauche et le 
troisième, à fût cylindrique entouré de nervures torses évidées, le second 
à fût prismatique entouré de nervures évidées, le quatrième, à moulures 
droites et de profil évidé. Ils se terminent par des chapiteaux surmontés 
eux-mêmes de saillies de bois sculpté ; chaque pilier se couronne ainsi 
d'une scène, dans le chapiteau, et d'un personnage, dans le corbeau. Pour 
le premier, c'est saint Martin, à cheval, suivi d'un pauvre; au-dessus, un 
ange ; pour le second, un homme qui, dans un paysage d'arbres et de 
rochers, médite, un livre à la main, et qu'il est difficile d'identifier; 
au-dessus, un moine bouffi ; pour le troisième, l'Annonciation ; au-dessus, 
le Père Eternel tenant un globe ; pour le dernier, la Visitation (deux 
femmes se tenant devant l'enceinte crénelée d'une ville) ; au-dessus, un 
buste de moine. 

Deux gorg'es sont creusées dans les poutres portées par les corbeaux ; 
elles sont occupées par des tiges de vigne, ou par de fort belles feuilles 
de chardon, rabattues sur une tige noueuse. Elles aboutissent à gauche à 
un petit personnage qui, les jambes relevées sur les épaules, affiche une 
posture assez inconvenante. 

Des pinacles fleuronnés terminent, au premier étage, les montants à 
arête saillante. Au-dessus, et correspondant à ceux du rez-de-chaussée, 
des chapiteaux surmontés de corbeaux. Les corbeaux représentent tous 
ici des joueurs d'instruments; quant aux chapiteaux, voici de gauche à 
droite quels en sont les sujets : une dame, richement vêtue, dont un homme 
semble s'éloigner ; deux personnages dont le caractère n'est pas net et 
deux couples de danseurs ; aux sujets religieux du rez-de-chaussée suc- 
cèdent ainsi des scènes joyeuses. Quant aux gorges des poutres transver- 
sales, elles sont garnies d'une vigoureuse guirlande de chêne. 

La Reine Blanche n'apparaît guère dans tout cela, et le nom de la 
maison n'a pu jusqu'ici s'expliquer. Tout ce qu'on sait, c'est que cette jolie 
maison fut une boutique. Et son nom royal n'est peut-être que le souvenir 
d'une enseigne. 

La maison de Bastard (rue Porte-Jaune n*^ 4), s'ouvre sur la rue par un 



LA RENAISSANCE 



89 



arc surbaissé entre des pilastres. La façade du corps de logis tournée vers 
la cour est bâtie en pierres de taille ; elle a trois étages et un escalier à 
chaque extrémité. Les grandes fenêtres sont à croisillons, les fenêtres de 
ses tourelles sont à pilastres, de même que sa porte, qui est surmontée 
d'un écusson chargé de 
chevrons, de palmes, 
d'une étoile. On a sou- 
vent attribué cette de- 
meure à Jean Cœur, ar- 
chevêque de Bourges, 
mais quelques détails, un 
bel épi de plomb, des 
sculptures isolées, per- 
mettent de la dater des 
premières années du 
xvr siècle, c'est-à-dire 
une cinquantaine d'an- 
nées après la mort de 
Jean Cœur. Il est vrai 
que le nom de cette mai- 
son ne se justifie par 
aucun témoignage précis. 
Mais, comment s'éton- 
ner que ces vieilles mai- 
sons n'aient pas toujours 
un nom bien certain ? 
Elles sont passées par 
bien des mains et la 
plupart d'entre elles n'é- 
taient nullement, malgré 
le luxe de leur façade, le 
patrimoine sacré d'une 

famille. Quelques-unes, même, ont pris simplement le nom de leur archi- 
tecte, comme il est probablement arrivé pour la maison Pelvoysin (rue 
des Toiles, n*" 10). 

En plus du pignon aigu qui la couronne, sa façade comprend un 
rez-de-chaussée et deux étages. Le rez-de-chaussée s'ouvre sur la rue par 
une porte et à droite de cette porte par deux larges baies à arc surbaissé. 
Les baies servaient à l'étalage et prouvent que la maison fut, dès l'ori- 




fhoto Neunlein. 

Vieilles maisons de la place Gordaine. 



90 BOURGES 

gine, une boutique, non la demeure d'un architecte. Quant à la porte, 
elle est encadrée de pilastres dont les chapiteaux ornés de feuillage 
supportent chacun une niche ; elle se termine par un arc en plein cintre 
sous une accolade, surmontée d'une niche analogue à celle des pilastres. 
De riches sculptures décorent le vantail de la porte et permettent de la 
rapporter au milieu du xvi^ siècle. 

Les autres étages s'éclairent chacun par deux fenêtres. Tune plus 
large que l'autre et dont le meneau central a disparu. Elles sont enca- 
drées par des larmiers, dont les culs-de-lampe sont constitués par de 
curieux animaux analogues à ceux qu'on trouve aux hôtels Jacques-Cœur 
et Lallement. Au-dessus de la porte s'ouvre, à chaque étage, une petite 
fenêtre encadrée à l'intérieur de colonnettes à bases polygonales. Une 
seule fenêtre coupée par un meneau vertical perce le pignon. Côté cour, 
la même façade se retrouve, mais elle est accompagnée à gauche d'une 
tour polygonale. 

Avec la maison Pelvoysin, nous sommes loin des demeures retirées et 
silencieuses, dont l'hôtel Lallement donne le type. En pleine vie active, 
la maison s'ouvre largement sur la rue. Si la façade est soignée, ce n'est 
plus pour le plaisir égoïste d'un propriétaire, c'est peut-être par vanité, 
c'est en tout cas parce que le goût du beau s'est étendu, et le commerçant 
qui embellit sa devanture est sûr de plaire à sa clientèle, parce qu'elle 
est tout entière conquise, même sans le savoir, à l'enthousiasme artis- 
tique de la Renaissance. 

Dans ce large mouvement, ni Dieu, ni les pauvres ne sont oubliés. 

L'ancien H ôtel-Di eu èt?i\t adossé au chevet de la cathédrale. Outre 
qu'il était bien vieux, et démodé (il datait, dit-on, de l'archevêque Sul- 
pice-Sévère), il ne suffisait plus, au xvi^ siècle, à contenir les malades 
d'une ville tous les jours plus peuplée. On confia donc à Guillaume 
Pelvo3^sin le soin de construire un nouvel édifice, rue Saint-Sulpice 
(1523-1528). 

Trois bâtiments en enfilade furent construits au xvr siècle : la cha- 
pelle, une vaste salle pour les malades et une cuisine ^ La chapelle a 
son chevet sur la rue ; il est plat et très élevé ; il laisse apparaître trois 
contreforts étroits dont la partie centrale est décorée de niches à pinacles 
et dont la partie supérieure est formée par de petits pignons ornés de 
monstres et de rinceaux. A droite et à gauche du contrefort central se 

I. Les bâtiments qui se trouvent en face et à droite de la porte d'entrée furent cons- 
truits en 1630. 



LA RENAISSANCE 



91 



trouve une fenêtre tripartite, aujourd'hui murée, ornée en son sommet, 
suivant le goût de l'époque, de flammettes et de mouchettes. Le pignon, 
percé d'étroites fenêtres, est bordé de ramperoles qui se terminent en 




Maison de la Reine Blanche. 



bas, comme à l'ancien hôtel-de-ville, par des monstres accroupis, et qui 
aboutissaient dans le haut à une statue aujourd'hui disparue. 

La porte qui donne sur la rue Saint-Sulpice a été refaite au xvii^ siècle. 
Elle est encadrée d'un portique dont les pilastres ioniques ont été décorés, 
par le sculpteur Marsault, des instruments de la passion, les clous, la 
lance, l'échelle, le marteau, etc. Quant aux deux portes par où, de la 
cour intérieure, on pénètre dans la chapelle, l'une, près du sanctuaire, a 



92 



BOURGES 



son tympan compris entre un linteau en anse de panier et un arc en 
tiers-point surmonté d'une accolade fleuronnée ; suivant l'habitude de la 
fin du XV^' siècle, elle est flanquée de deux clochetons latéraux à gables 
très élancés. L'autre, près du pignon occidental, est encadrée de deux 

pilastres Renaissance, et 
sa frise porte ces mots 
en minuscules gothiques : 
Deum time, serva man- 
data, pauperes sustine. 
x\ l'intérieur, cette cha- 
pelle rectangulaire est par- 
tagée en deux travées : 
chaque travée est voûtée 
sur croisée d'ogives, ren- 
forcée par des nervures 
transversales qui passent 
par la ligne de faite. Mais 
elle est surtout remarqua- 
ble par ses contreforts qui 
sont intérieurs : il faut 
y voir une méthode habi- 
tuelle à Guillaume Pel- 
voysin ; pénétré des tra- 
ditions architecturales de 
la cathédrale, il a régu- 
lièrement appliqué à l'Hô- 
tel-Dieu le procédé que 
nous avons signalé dans 
la structure des faces laté- 
rales de Saint-Etienne ; 
c'est du reste un procédé 
économique, même dans 
un édifice sans chapelle, puisque les contreforts échappent ainsi aux 
intempéries et durent plus longtemps. Les arcs doubleaux et les ogives 
retombent donc sur six fortes saillies intérieures, et les rectangles com- 
pris entre les contreforts et les deux travées sont voûtés par deux arcs- 
formerets parallèles, disposition fort originale. 

La chapelle communique, à l'ouest, par deux larges baies, avec la 
grande salle où couchaient les malades, qui pouvaient ainsi, de leur lit. 




Photo Neurdein. 

Hôtel-Dieu, vu de la rue Saint-Sulpice. 



LA RENAISSANCE 93 

assister à la messe. Cette curieuse adaptation n'est pas spéciale à 
Bourges ; on la retrouve, par exemple, à THôlel-Dieu de Beaune. 

Cette grande salle est donc comme un prolongement de la chapelle 
vers l'ouest. La lumière y pénètre abondamment par quatorze fenêtres 
en tiers-point et la hauteur de la voûte assure aux malades un cube d'air 
considérable. La grande salle ne formait en effet qu'une seule pièce, sans 
étage, du sol à la toiture. Sa charpente en bois est formée sur les côtés 
de quarts de berceau et d'une surface plane au milieu soutenue d'une 
forte nervure : de cette nervure pendent les extrémités des pointiers 
supérieurs, sculptés en forme de fruits, de fleurs, de glands, de grelots 
et d'écussons. 

Du côté opposé à la chapelle, la grande salle communique avec les 
cuisines. Les malades se trouvaient ainsi à portée immédiate de la nour- 
riture du corps et de l'âme, et l'architecture de l'Hôtel-Dieu procède à la 
fois de l'église et de l'édifice civil. Elle suffirait donc à prouver qu'au 
xvi^ siècle l'architecture religieuse n'est pas morte à Bourges et que 
l'attention des habitants et la culture des artistes ne sont pas tout entières 
accaparées par l'égoïsme de l'architecture domestique. 

x\u reste, plusieurs églises imposantes datent de cette époque : la 
chapelle de l'Annonciade, l'église des Carmes, Notre-Dame et Saint- 
Bonnet. 

C'est vers 1500 que le Couvent de VAnnonciade fut fondé par 
Jeanne de Valois, duchesse de Berry, épouse répudiée de Louis XII, et 
la construction en fut probablement confiée à l'architecte Bienaimé 
Georges. En 15 13, sur les plans de Guillaume Pelvoysin, ce couvent 
s'agrandit d'une chapelle, du chœur des religieuses qui la prolongeait et 
de quelques bâtiments autour de la cour. 

La chapelle s'ouvre sur le côté nord par une porte dont le tympan est 
limité par un linteau en arc surbaissé et par un arc en tiers- point orné 
d'une accolade fleuronnée ; cette porte est encadrée par deux petits 
contreforts chargés d'ornements et portant des vases, et surmontée d'une 
niche probablement creusée à la fin du xvii^ siècle et destinée à la 
Vierge ; les lettres P. P. H. V. L. G. P. P. P. L. gravées au-dessous de 
la niche sont les initiales des vertus de la Vierge \ à qui Jeanne de 
Valois était particulièrement attachée. La nef, très vaste, était éclairée 

1. Prudence, pureté, humilité, vérité, kiudabilité, obéissance, pauvreté, patience, 
piété, lance de compassion. — Ce qui reste de TAnnonciade est maintenant compris 
dans les bâtiments de la Chefferie du Génie, avenue Séraucourt. 



94 BOURGES • 

par de grandes fenêtres flamboyantes, et se terminait vers Test par un 
chevet à trois pans. 

Le cloître est disparu; il n'en reste qne les corbelets, sur lesquels 
s'appuyaient les retombées de la voûte. 

L'église des Cannes, qui datait du xv^ siècle, occupait l'emplace- 
ment actuel de l'école des Beaux- Arts. Elle a été démolie il y a trente 
ans. Elle ne manquait ni d'ampleur, ni d'élégance. Longue de 50 mètres 
et large de ii"\6o, elle s'ouvrait en son pignon occidental par une 
élégante porte surmontée d'un arc en accolade et par une fenêtre tripar- 
tite ; dix fenêtres coupées d'un meneau et décorées de flammettes et de 
mouchettes l'éclairaient au midi. C'est dans l'église des Carmes que, le 
16 mars 1789, les électeurs des trois ordres se réunirent. Elle offrait donc, 
en plus d'une réelle valeur artistique, de grands souvenirs populaires. 
Peut-être s'est-on un peu trop hâté de la démolir. 

U église Notre-Dame existait déjà au xiii^ siècle; elle fut détruite 
par l'incendie de 1487 et probablement rebâtie vers 1520 par Guillaume 
Pelvoysin, dont l'influence domine à Bourges toute cette époque. De 
quelque côté qu'on regarde la ville, la haute tour carrée de Notre-Dame 
se dresse au-dessus des toits. Elle est coiffée d'un toit pyramidal entouré 
à sa base d'une balustrade. Il semble bien qu'ici encore Pelvoysin n'ait 
pu s'abstenir d'imiter la cathédrale : la baie géminée en plein cintre, 
entourée d'un arc également en plein cintre, qui sur chaque face perce 
la tour, ressemble singulièrement à celle de la tour nord de la cathédrale. 
Les angles de la tour ont été abattus et sont occupés par des contreforts 
plats ; des niches y sont creusées et la décoration est un curieux mélange 
de gothique et de renaissance : gothique dans l'ensemble, renaissance 
avancée dans le choix des détails. 

L'entrée principale est pratiquée dans la face latérale sud. La porte 
en plein cintre est encadrée d'un portique dont l'entablement supporte 
une gracieuse statue de la Vierge ; le portail, où apparaissent toutes les 
recherches et les audaces du flamboyant, dépasse de beaucoup les 
dimensions de la porte. Au-dessus s'élève un attique d'ordre corinthien 
portant un entablement néo-grec ; des colonnes dégagées séparent des 
niches ornées de coquilles. Il est attribué, de même que la statue delà 
Vierge, à l'architecte et sculpteur Jean Lejuge, dont les œuvres, du début 
du xvir siècle, sont nombreuses à Bourges. 

Notre-Dame est divisée en trois nefs, sans transept, et cinq travées 



LA RENAISSANCE 



95 



d'inégale longueur ; la nef méridionale est incurvée vers l'ouest pour 
suivre le tracé de la rue. Avant Tincendie de 1487, les trois nefs avaient 
la même hauteur : celle du centre est maintenant plus haute que les autres, 
et percée de fenêtres à son sommet ; toutes les trois, d'accord en cela 




Église des Carmes (aujourd hui abattue). 

(Bulletin de la Société photographique du Centre.) 



avec le goût du xvi° siècle, ont leurs nervures à pénétration. Chacun des 
trois pans du chevet est creusé d'un habitacle cintré, analogue à ceux 
qu'on trouvait à l'église des Carmes ; masqués au xviil*' siècle et trans- 
formés, ils ont été de nos jours restaurés dans le style du XV'' siècle. 

Trois chapelles s'ouvrent sur chaque nef latérale ; celle du milieu 
dans la nef méridionale sert d'entrée. La niche à cul-de-lampe qu'elle 
contient est surmontée d'un dais infiniment découpé et tordu par toute la 
fantaisie du flamboyant. 



9b BOURGES 

Un seul vitrail est intéressant : c'est celui de Textrême fenêtre orien- 
tale de la nef latérale nord ; il est du xvi*' siècle et retrace dans des 
médaillons la vie de saint Jean-Baptiste'. 

Quand on la voit de la place qui porte son nom, l'Eglise Saint-Bonnet 
a bien pauvre allure. Des cloisons de planches délavées par les pluies 
bouchent tant bien que mal l'énorme baie de sa triple nef. Elle a l'air 
d'une grange plutôt que d'une église. Bâtie pour la première fois au 
xiir siècle et détruite, comme Notre-Dame, par l'incendie de 1487, on 
commença de la reconstruire et, vers 1540, on la laissa en plan. Les 
fenêtres, les arcs-boutants, les ogives de la voûte ont été amorcés ; ils 
attendent toujours qu'on les achève. La façade avait bien été refaite en 
1632 par le maître tailleur de pierre Antoine Gargault, dans le style néo- 
grec, mais elle a été détruite de nos jours, en même temps que les deux 
dernières travées de la nef, deux chapelles à gauche et une chapelle à droite. 

Ce n'est donc aujourd'hui qu'une ébauche ou un débris d'église. Elle 
comprend une triple nef de quatre travées droites et onze chapelles. Le 
délabrement est d'autant plus regrettable que Pelvoysin avait réservé à 
cet édifice le meilleur de son art. Ailleurs, il s'était simplement inspiré 
des détails de la cathédrale ; ici, il avait projeté de bâtir comme une 
réduction de la cathédrale et de montrer comment les traditions de la 
grande architecture peuvent s'appliquer à la construction de monuments 
de petites dimensions. 

Comme la cathédrale, Saint-Bonnet possède un déambulatoire faisant 
le tour du chœur, des chapelles latérales établies entre les contreforts, 
une nef sans transept ; comme à la cathédrale, les piles de la nef traversent 
la voûte et le mur du grand comble sur lequel elles font saillie au dehors, 
et viennent se terminer sous la corniche par un demi-cône. Bien entendu, 
le luxe de la cathédrale ne s'y retrouve pas. Les piles de la nef sont des 
cylindres unis, tandis qu'à la cathédrale elles sont accompagnées de 
colonnettes ; Saint-Bonnet n'a pas de triforium ; un même toit couvre les 
chapelles et le déambulatoire. 



I. Notons la présence, dans l'église Notre-Dame, d'une statue peinte du xvi'' siècle, 
représentant Jeanne de Valois, autrefois placée sur le tombeau de la Bienheureuse au 
couvent de l'Annonciade ; d'un bon tableau représentant une descente de croix et attribué, 
sans trop de preuves, au Valentin ; enfin, de deux beaux bénitiers, en forme de coupe 
très évasée : l'un, en pierre, orné de cœurs, de coquilles et de roses, provenant peut- 
être de l'hôtel Jacques-Cœur, l'autre, en marbre blanc, orné de fleurs de lys, et por- 
tant, sur la doucine du bord, cette inscription : « Tout se pase et rien ne dure, ne ferme 
chose tant soit dure, 1507. » 



LA RENAISSANCE 



97 



31ais la valeur de la conception apparaît même aujourcrhui, à travers 
la misère de Tédifice inachevé. La nef, pourtant raccourcie, garde de 
l'ampleur et de la force ; toutes proportions gardées, elle devait, quand 
elle atteignait 50 mètres, rappeler l'impression qui nous saisit à l'entrée 
de la cathédrale. 

Saint-Bonnet conserve au moins sa plus belle parure, ses vitraux. Le 
plus ancien date de la fin du xv^ siècle ; il se trouve dans la chapelle de 




l'iiolo Neuidein. 



Église Notre-Dame. 



Sainte-Catherine : un évéque et deux saints présentent les protégés, les 
membres de la famille Lallement. Les quatre autres sont du xvi® siècle ; 
ils sont consacrés à la Résurrection et à l'Ascension du Christ (chapelle 
Saint-Aubin) ; à la légende de saint Jean l'Évangéliste (chapelle de Guil- 
laume Chaumeau) ; à saint Denis, saint Jean et saint Antoine présentant 
un protégé. Plusieurs d'entre eux représentent dans leur région supérieure 
des instruments de la Passion. Il est permis d'affirmer qu'ils sont tous 
l'œuvre du grand peintre-verrier Jean Lécuyer, dont nous connaissions 
déjà le vitrail de saint Laurent à la cathédrale. Celui de saint Claude seul 
est signé, mais on retrouve dans tous les autres le trait et la couleur de 

7 



g8 BOURGES 

Lécuyer : son dessin précis et châtié, ses ciels d'un bleu éclatant et 
profond, tout italiens, ses arrière-plans meublés de monuments Renais- 
sance et prolongés par des paysages délicieux. 

Signalons enfin cette autre richesse de Saint-Bonnet : quatre tableaux 
du maître berruyer Jean Boucher. Le meilleur, dans la chapelle Saint- 
Aubin, représente l'Éducation de la Vierge : sainte Anne, assise, tient un 
livre ouvert sur ses genoux ; à gauche, la Vierge enfant, debout, la robe 
soutenue par deux charmants petits anges, s'applique à lire, et saint Joa- 
chim, debout à droite de sa femme, regarde la scène avec attendrissement. 
Tout cela est aimable, un peu trop aimable sans doute, mais quelle liberté 
d'attitudes et quelle grâce ! 

Les autres tableaux donnent les portraits de saint Pierre, de saint 
Paul et les adieux de saint Pierre et saint Paul. 

En somme, que trouvons-nous dans ces monuments qui justifie 
notre titre : la Renaissance à Bourges ? 

Il est certain qu'au xvi^ siècle, Bourges connut sinon une « renais- 
sance » et un renouvellement, au moins un développement considérable 
de l'activité artistique. L'art descend des hauteurs où jusqu'alors il s'était 
maintenu, le goût du beau s'éveille chez les individus les plus pratiques, 
il se disperse et les monuments perdent en grandeur ; mais par là même 
il s'étend, et le nombre des monuments s'accroît sans limites. Les rues 
dépouillent leur monotonie, les églises de quartier rivalisent d'élégance. 
Une fièvre d'art s'est emparée de la ville. 

Mais les caractères de l'architecture se sont-ils profondément modifiés ? 
Cette renaissance est-elle due à la découverte de l'antiquité ? S'exprime- 
t-elle en imitations grecques ou romaines? Assez peu, nous l'avons vu. Quel- 
ques monuments, comme l'hôtel Lallement ou Notre-Dame, se sont permis 
des importations antiques : portiques, chapiteaux, pilastres, attiques. Mais 
ce ne sont là que de simples détails, encore faut-il remarquer qu'ils sont 
dus au XVII'' siècle plutôt qu'au XVI^ Le plus qu'on puisse dire, c'est que la 
décoration s'est simplifiée, stylisée. Il est possible d'y voir une influence de 
l'antiquité, pour qui la décoration ne fût jamais une copie exacte de la na- 
ture; mais il faut y voir aussi l'aboutissement d'une évolution naturelle. 

Ces rares emprunts sont noyés dans l'ensemble qui reste gothique. Le 
dédain de la symétrie survit au monument humaniste ; bien mieux, la 
liberté, la variété, sont plus que jamais à la mode, l'hôtel Cujas le prouve 
abondamment. Des éléments essentiels de l'architecture gothique se 
maintiennent avec force, apparaissent partout : tourelles, escaliers en 



LA RENAISSANCE 



99 



spirale, clochetons, hautes toitures inclinées. Puis, le gothique a évolué : 
c'est le gothique flamboyant, moins pur, plus nerveux, plus audacieux, 
plus maniéré aussi. Il permet une décoration nouvelle, qui s'oppose à 
l'invasion totale de la décoration antique. 

Ce qui achève de caractériser ce curieux mouvement, c'est la survi- 
vance de l'esprit religieux. Outre que les églises sont de plus en plus 
nombreuses, les sujets religieux ne sont pas disparus même des édifices 
civils. La maison de la reine Blanche a des danseurs et des musiciens au 




l'Iioto Neurdein. 



Église Saint-Bonnet. 



premier étage, mais au rez-de-chaussée les chapiteaux et les corbeaux 
représentent des anges et des scènes du Nouveau Testament. Et dans cette 
capitale primatiale, dominée par sa cathédrale, les traditions de l'archi- 
tecture proprement religieuse, c'est-à-dire gothique, ont toujours force de 
loi pour les architectes : Pelvoysin se fait l'apôtre d'une architecture 
fondée sur celle de la cathédrale. 

La Renaissance à Bourges est donc à peu près indépendante de la 
Renaissance antique. Elle ne lui sacrifie que des détails. Elle demeure 
attachée à l'art qui lui donna son plus beau monument et sa meilleure 
gloire. Le xvr siècle a provoqué ici une vigoureuse poussée d'art, mais 
une poussée qui s'est nourrie au même sol et qui a donné des fruits de 
même race que ceux des siècles passés. 




Photo Neurdein. 



Grand Séminaire (aujourd'hui caserne Condé). 



-^ 



CHAPITRE V 

BOURGES AUX TEMPS MODERNES 



Le xvii" et le xviii'' siècles : le couvent des Augustins, le couvent des Ursulines, le 
Grand Séminaire, FArchevêché, les Vieux hôtels. — Le xix*^ siècle : le Château d'eau, 
le Théâtre, l'Ecole des Beaux-Arts, les Statues, la Chambre de commerce. — Le 
Musée et la BibHothèque. 



C'est par une Cour des miracles que nous entrons dans le grand siècle : 
un cloître Tentoure, dont les ouvertures sont murées, vaille que vaille, 
avec des matériaux de rencontre, moellons croulants, cloisons disjointes : 
les bâtisses lépreuses qui le surmontent laissent pendre à leurs fenêtres 
crevées des loques multicolores, et, parmi ces débris d'un beau monu- 
ment, des enfants jouent avec tumulte, des chiens maigres cherchent for- 
tune, un petit âne pelé crie sa détresse. 

Cette ruine misérable, c'est l'ancien couvent des ermites de saint Au- 
gustin. Ces religieux s'établirent à Bourges dès le xiv" siècle, mais, 
comme la première maison des Lallement, comme l'église de la Comtale, 
comme Saint-Pierre-le-Guillard et Notre-Dame, leur monastère fut 



LES TEMPS MODERNES loi 

détruit par rincendie de 1487. Ils le rebâtirent en partie au début du 
XVI^ siècle ; c'est à cette époque qu'il faut attribuer l'Eglise, dont ne 
subsistent aujourd'hui que les trois pans du chevet, et le réfectoire, qui 
donne sur la rue delà Frange et qui est occupé aujourd'hui par un maga- 
sin de ferronnerie. De nouveaux travaux, au début du xvii'' siècle, y 
apportèrent d'importants remaniements et ajoutèrent à l'édifice le cloître 
qui nous reste. 

Ce cloître, en forme de trapèze, est percé d'ouvertures en plein cintre; 
l'entrée principale consiste en une porte également en plein cintre, qui 
aboutit à la rue des Augustins par une étroite ruelle, établie par-dessus 
le cours de TYévrette. 

Dans le bâtiment de la rue de la Frange, le premier étage était occupé 
par les dortoirs; complètement transformé, il est aujourd'hui fort banal. 
Mais le rez-de-chaussée, où se trouvait le réfectoire, est mieux conservé ; 
il est éclairé par de grandes fenêtres brisées, autrefois refendues par un 
meneau et garnies de soufflets à leur sommet. 

La partie la plus curieuse de cette longue et haute salle, c'est sa chaire 
à prêcher. A Bourges, elle est célèbre sous le nom de « chaire de Calvin » 
C'est que Calvin a laissé ici beaucoup de souvenirs: bien qu'il n'ait 
séjourné à Bourges qu'une année sans doute, en 1530, pour suivre les 
cours de l'Université, on attribue d'ordinaire à cette période de sa vie 
une exceptionnelle. importance, à la fois pour la formation de ses idées, 
qui, sous l'influence de Melchior Wolmar, auraient décidément tourné au 
protestantisme, et pour Ihistoire même de la Réforme en Berry. On 
montre encore, dans la rue Mirebeau, la maison qu'il a peut-être habitée ; 
place Gordaine, une pierre qui servait aux criées et qu'on appelle la 
«pierre de Calvin », sans doute parce qu'à la façon des moines prêcheurs, 
il y serait monté pour haranguer la foule ; sur la route de Bourges au 
village protestant d'Asnières, un vieux pont, le « pont de Calvin » ; enfin 
c'est du haut de la chaire des x\ugustins que Calvin aurait d'abord ensei- 
gné la rhétorique, puis, prêché le protestantisme. Mais cette chaire a 
d'autres mérites que ce rôle historique trop incertain : elle est la meilleure 
parure de cette grande salle un peu nue, son emplacement et sa dis- 
position ofl"rent une grande originalité. Elle est octogone, et deiix de 
ses pans sont compris dans l'épaisseur du mur ; trois autres, qui font sail- 
lie sur la rue, sont percés de trois petites lancettes trilobées, et l'encor- 
bellement qui les supporte représente un .personnage accroupi tenant une 
banderole. On y accède, à l'intérieur, par un escalier pratiqué dans le 
mur; elle est couverte d'une voûte à nervures rayonnantes, partagée en 



102 BOURGES 

cinq secteurs ; ses trois pans s'arrêtent à hauteur d'appui et s'ajourent de 
soufflets et de mouchettes ; son encorbellement est décoré de feuilles 
d'artichaut et d'un écusson portant les lettres A R ; sur le socle est gra- 
vée cette inscription en capitales romaines du xvii^ siècle : « Non in solo 
pane homo vivit, etc. » 

Tel quel, le couvent des Augustins demeure fort intéressant. On voit 
qu'il participe à la fois du xvi'' et du xvii^ siècles, de la Renaissance et 
de l'époque moderne. La partie la plus ancienne, — le réfectoire, — est 
encore toute gothique ; mais son pauvre cloître avili et démoli marque 
les débuts à Bourges de l'architecture classique. 

Elle triomphe, cette architecture, avec la maison des Ursulines^, — 
entre la rue des Arènes et la place Bourbon, — masse énorme de bâtisses, 
dont la chapelle et le chœur des religieuses méritent seuls d'être décrits. 

La chapelle fut commencée en 169g. Peut-être Mansard en fut-il 
Tarchitecte. Elle n'en est pas moins lourde, et, par endroits, franchement 
disgracieuse ; il est vrai que ces défauts s'accusent à Bourges plus vive- 
ment qu'ailleurs, tant le moyen âge et la Renaissance ont prodigué ici 
leurs merveilles d'élégance et de facilité. 

Sa façade se compose, de bas en haut, d'une porte légèrement cintrée, 
élevée de plusieurs degrés ; d'un ordre de quatre pilastres ioniques, dont 
la porte est comme le soubassement, et d'un fronton triangulaire. Tout 
cela manque au plus haut point de sveltesse et d'agrément. 

Le plan de cette chapelle forme la croix latine, le chevet tourné vers 
l'ouest ; les transepts sont peu saillants. Mais ce qui la caractérise surtout 
et la distingue franchement des autres églises de Bourges, c'est son 
abside voûtée en quart de sphère et sa coupole centrale sur pendentifs. 
C'est la marque d'une rupture complète avec les traditions gothiques. 
En outre, sa décoration accuse nettement l'influence antique : des pilastres 
ioniques sont plaqués le long des murs et soutiennent un entablement 
d'un beau profil. 

Quant au chœur des religieuses, c'est une vaste et haute salle rectan- 
gulaire, qui date de la première moitié du xvii^ siècle. Elle ouvrait sur la 
chapelle par une large baie, au fond du transept gauche : c'est de là que 
les religieuses assistaient aux offices ; elles voyaient sans peine l'autel et 
l'officiant qu'abritait un baldaquin porté sur quatre colonnes de marbre 
noir. 

I. Les Ursiilines s'établirent à Bourges vers 1631. De 1822 à la loi de séparation, les 
bâtiments qu'elles firent construire au cours du xyii*^ siècle logèrent le Grand Séminaire. 



LES TEMPS MODERNES 



103 



La voûte en bois qui couvre le chœur des religieuses est très surbais- 
sée, à clefs pendantes ; elle est partagée par des voûtes de pénétration 
en sept secteurs dont les retombées aboutissent sur des culs-de-lampe en 
pierre ; entre ces retombées s'ouvrent de grandes fenêtres rectangulaires. 
Elle est surmontée d'une mansarde éclairée de lucarnes à bossages et à 
frontons alternativement cintrés et triangulaires. 

Mais voici qui est plus massif encore : c'est le Grand séminaire 




Photo E. Mii.iuiiire. 



Palais de l'Archevêché (aujourd'hui Mairie). 



(aujourd'hui caserne Condé), entrepris, en 1682, sur des terrains apparte- 
nant au chapitre de Montermoyen. Il est vrai que le gros œuvre seul en 
fut terminé. 

C'est, dans l'ensemble, un grand corps de logis à quatre étages, pro- 
longé, à chaque extrémité, par deux ailes transversales et percé de 
fenêtres pour la plupart légèrement cintrées. Au milieu de chaque façade, 
un avant-corps forme une saillie peu prononcée ; ces avant-corps sont per- 
cés, à leur partie inférieure, d'un passage que termine une porte en plein 
cintre, accostée de pilastres et surmontée d'un fronton triangulaire. 

A l'ouest, un mur élevé, avec pavillon central, sépare la cour de la 
rue Victor-Hugo. C'est dans ce pavillon qu'est pratiquée l'entrée princi- 
pale ; la porte, en plein cintre avec clef sculptée, est logée dans un hémi- 



104 BOURGES 

cycle peu profond construit en grand appareil, avec tableaux refouillés 
et pilastres ; elle est flanquée de deux colonnes doriques presque déga- 
gées, qui portent un entablement de même ordre, et surmontée d'un fron- 
ton, qu'il est difficile de juger, parce qu'il ne fut jamais achevé. 

Sur la rue Moyenne, de gros contreforts étaient cette énorme et rude 
bâtisse. 

Il faut convenir que ces différents monuments ne présentent pas un 
vif intérêt artistique. Ce sont des constructions épaisses, uniquement ins- 
pirées de soucis de commodité ou de vanité ; et, bien que la destination 
en soit ecclésiastique, ce ne sont pas des monuments religieux, des 
œuvres de foi. Qu'elles soient entreprises par de puissantes congrégations 
ou par le haut clergé séculier, elles constituent la preuve matérielle et 
durable d'un fait qui domine l'histoire religieuse du xvii® siècle : la ten- 
dance aristocratique du Clergé français, l'accaparement des ressources 
religieuses par les ordres les plus en faveur et les prélats, et la disparition 
définitive des grands efforts de collaboration religieuse. En ce sens, le 
Palais de V Archevêché, auprès et au Sud de la cathédrale, est comme 
le couronnement de cette architecture particulariste : il dresse la maison 
d'un prêtre en face de l'église d'un peuple. 

Depuis le xvr siècle, le Palais des archevêques de Bourges occupait 
à peu près le même emplacement qu'aujourd'hui ; mais, remanié plusieurs 
fois de suite et sans plan d'ensemble, il présentait, dès la seconde moitié 
du xviP siècle, un bizarre agencement de débris fort anciens et de bâti- 
ments modernes. Il est possible d'en reconstituer la grande façade, à 
l'aide d'un plan conservé aux Archives nationales et de documents 
empruntés au fonds de l'Archevêché : elle donnait sur le jardin, de l'est 
à l'ouest, et l'on y trouvait, sans ordre, toutes les époques représentées ; 
à partir de Notre-Dame-de-Sales, l'époque gallo-romaine et le moyen 
âge : une tour démantelée, fragment probable de l'enceinte du iv'' siècle, 
et des bâtiments croulants, à créneaux et mâchicoulis, qui remontaient 
sans doute aux temps des archevêques Pierre de la Châtre et saint Guil- 
laume (xii^ et xiii^ siècles) ; au centre, l'époque classique : deux grands 
pavillons, élevés par les archevêques Montpezat de Carbon, Anne de 
Lévis-Ventadour et André Frémiot (xvii^ siècle) ; les fenêtres, très larges, 
étaient accostées de pilastres ioniques montant jusqu'à la corniche, les 
lucarnes de leurs combles s'ornaient de consoles et de frontons arrondis 
ou triangulaires ; enfin, du côté de la cathédrale, la Renaissance : divers 
bâtiments du XYi*" siècle, percés de fenêtres à meneaux croisés, et en par- 



LES TEMPS MODERNES 



105 



ticulier la salle de l'officialité, construite par le cardinal Antoine Boyer. 

Ce logis bigarré ne pouvait convenir au fastueux prélat qu'était 
rarchevêque Phélypeaux de la Vrillière : en 1684, il résolut de reconsT 
truire de fond en comble son palais. Le projet, dressé par l'architecte 
BuUet, consistait à raser tout ce qui restait en cet endroit de l'enceinte 
gallo-romaine et à dresser sur l'emplacement un bâtiment, dont les deux 
ailes en retour enfermaient une cour étroite. • ■iricUi'.t'c' 

Une partie seulement de ce projet fut réalisée : Taile opposée à la 




Jardin de l'Archevêché. 



cathédrale, sous la direction de l'architecte Jourdin. Les successeurs de 
l'archevêque Phél3"peaux se bornèrent à remanier le centre de l'édifice 
primitif; une seule addition, encore qu'assez banale, est à signaler: c'est 
le pavillon dit de Maurepas, bâti au xviii" siècle tout contre Notre-Dame 
de Sales. Plus tard, en 1821, pour faire communiquer avec le jardin la 
place qui se trouve aujourd'hui devant la Mairie, on démolit le bâtiment 
de l'officialité. Enfin, en 1871, la façade sur le jardin fut complètement 
détruite par un incendie; elle fut refaite quelques années après. 

Il est aisé devoir, par cette brève histoire du Palais de l'Archevêché, 
que, de Tédifice actuel, la seule partie intéressante est l'aile construite 
par Phélypeaux. Sans doute les époques précédentes ne nous ont guère 
habitués à ce parti pris de sévérité et de symétrie, à ces masses carrées 



io6 BOURGES 

sans saillies ni jeux de lignes ; mais le Palais de rArchevêché, à défaut 
d'autres mérites, est un édifice de force et de majesté ; il a, comme on dit, 
grand air. 

Il est largement éclairé : au rez-de-chaussée, par de grandes fenêtres 
en plein cintre et à clefs sculptées ; au premier étage, par des fenêtres 
rectangulaires, séparées par des pilastres à chapiteaux ioniques, et dont 
le linteau appareillé s'orne de rosaces incrustées dans un ruban en hélice. 
Le premier étage se termine par un entablement, dont la corniche, très 
prononcée, s'appuie sur des modillons ; des petites têtes sculptées, servant 
de gargouilles, apparaissent sous la doucine supérieure. Enfin, devant le 
toit mansardé court une balustrade. 

Un grand balcon, porté par quatre colonnes doriques, garnit la façade 
occidentale ; des lézards et des serpents sont sculptés sous le tailloir des 
colonnes. 

Un escalier monumental, tout intérieur, est logé dans la partie orien- 
tale de ce bâtiment : deux paliers coupent sa hauteur, une rampe de pierre 
à balustres carrés, du reste moderne, le borde à droite. Il est orné, dans 
le haut de la cage, de pilastres ioniques cannelés supportant une corniche 
d'oves et de rais de cœur; il aboutit à quatre grandes portes, et les bas- 
reliefs qui les surmontent représentent les quatre évangélistes, sous des 
guirlandes dont des enfants tiennent les retombées. Le mur, en son milieu, 
se creuse de deux niches, dont le fond est garni d'une coquille, et dont 
les frontons triangulaires sont sculptés d'une tête et d'enfants portant des 
emblèmes religieux. 

Ce palais des Archevêques s'est transformé en 3lairie : suivant une 
destinée analogue, leur jardin est devenu un jardin public. L'archevêque 
Phélypeaux, pour l'agrandir, avait obtenu du roi l'abandon de l'enceinte 
gallo-romaine et de la place des Hémerettes, située au chevet de Notre- 
Dame de Sales. On prétend que Le Nôtre en fut Tarchitecte ; rien ne le 
prouve de façon certaine, et nous savons par ailleurs que toute une partie 
du jardin ne fut achevée qu'en 1730. C'est à cette époque, en particulier, 
qu'une terrasse fut aménagée à l'extrémité orientale, du côté de la place 
Séraucourt. 

Quel qu'en soit l'auteur, ce jardin est d'un bon style. Une large allée 
longe le Palais et conduit à la terrasse, d'où Ton découvre la vallée de 
l'Auron. De tous les coins du jardin, la cathédrale apparaît, toute proche, 
entre les branches. Et c'est une double et délicieuse impression qui 
s'impose au promeneur : celle d'une jolie nature stylisée avec art et d'une 
architecture vigoureuse et vivante comme la nature même. 



LES TEMPS MODERNES 



107 



L'air de sévérité, de solennité, que nous avons trouvé à la maison des 
Ursulines, au Grand Séminaire, au Palais de rArchevêché, ne suffirait 
pas à les classer parmi les monuments proprement religieux ; il les dis- 
tingue pourtant, à la même époque, des œuvres de l'architecture civile. 
Les hôtels qui datent du 
xvir et du xviir' siècles 
sont nombreux à Bour- 
ges et, pour la plupart, 
agréables et distingués. 

Celui-ci (rue de Para- 
dis, n*" 24) est surtout re- 
marquable par ses deux 
portails, Tun dans le style 
de la Renaissance, l'au- 
tre à bossages et pointes 
de diamants, et par deux 
lucarnes, qui ne se diffé- 
rencient que par le nom- 
bre de leurs vantaux (un 
et deux). 

Cet autre, au coin de 
la rue d'Auron et de la 
rue Fernault, est décoré 
en son rez-de-chaussée 
de pilastres doriques en- 
cadrant de larges baies 
en plein cintre ; le pre- 
mier étage est percé de 
fenêtres rectangulaires 
reposant sur un cordon' 
saillant et séparées par 

des pilastres. Le toit, immense, présente sur la rue deux lucarnes à fron- 
ton triangulaire, et dont l'une porte en ses allèges un écusson accosté d'un 
buste de guerrier et d'un enfant; sur la cour, une lucarne, qui consiste en 
une fenêtre de plein cintre, encadrée de pilastres cannelés ; le fronton 
qui la surmonte devait autrefois, à la rencontre de ses volutes renversées, 
être couronné d'un vase. D'autres vases remplis de fleurs occupent les 
extrémités et le sommet des ramperoles du pignon. Il est probable que 
cette maison date des premières années du xvu^ siècle. 




Plioto F. Martin-Sabon. 

Hôtel de Bengy, place des Quatre-Piliers. 



io8 



BOURGES 



L'hôtel de Bengy, place des Quatre-Piliers, s'ouvre par un portail en 
plein cintre entre deux pilastres ioniques ; les écoinçons sont ornés d'une 
rose, et la clef porte, dans un cartouche rocaille, la date 1677. Le toit est 
percé de deux sortes de lucarnes : les unes, rectangulaires, ornées de 
rampants à volutes et surmontées de frontons cintrés, que garnissent au 

sommet des pommes de 
pin; les autres, en forme 
d'œil-de-bœuf, sous un arc 
cintré également dominé 
par une pomme de pin. 

L'hôtel de Bigny, rue 
du Vieux-Poirier, fut sans 
doute bâti pour 31. de 
Séraucourt, intendant de 
Berr}^ à la fin du xvii*' 
siècle. Le portail central 
se compose d'une porte en 
plein cintre et à bossages, 
encadrée de deux colonnes 
doriques et surmontée 
d'une corniche à denti- 
cules. Deux pavillons font 
retour sur la rue. Les fe- 
nêtres sont à bandeau 
légèrement cintré; des lu- 
carnes, les unes sont enca- 
drées de moulures demi- 
ovales, accostées d'une 
console et surmontées d'un 
fronton triangulaire ; les 
autres sont en forme d'œil- 
de-bœuf, sous un bandeau cintré. A la base du comble règne une corniche 
à modillons. 

L'hôtel de la rue Joyeuse (n" 22), qui date du début du xvii" siècle, a 
ses fenêtres encadrées de pilastres ioniques. Il possède, dans le comble 
d'un pavillon en retour, deux belles lucarnes : l'une, sur la rue, a des 
meneaux croisés, des pilastres corinthiens, un fronton décoré de rinceaux 
et de rampants à volutes, une allège portant un écusson nu, entouré d'une 
couronne de feuillage sur un voile drapé ; l'autre, sur la cour, est fort 




Plioto Neurdein. 



Rue Moyenne. 



LESTEMPS MODERNES 



109 



semblable à celle-là, sauf que l'écusson de l'allège est supporté par deux 
sirènes et que le fronton se termine par un vase cannelé. 

Tous ces hôtels entre cour et jardin, où foisonnent les détails exquis, 
où transparaît un art affiné et sans prétention, sont les dignes successeurs 
des vieilles maisons du xV et du xvi' siècles. Et ce sont eux surtout qui 
marquent la merveilleuse continuité des traditions artistiques de notre 
ville. Ils adoucissent et masquent les transitions, ils assurent la conserva- 




l'iioto Neurdein. 



Château d'Eau. 



tion du goût, et par eux se relie sans effort Tarchitecture toute civile de 
notre époque à l'architecture du moyen âge. 

Aussi ne faut-il pas s'étonner qu'en Bourges la ville d'art ait survécu 
à la Révolution, au bouleversement des traditions artistiques comme de 
l'ordre social et politique, à la décadence des groupements régionaux et 
des capitales provinciales. 

La ville, au xix'' siècle, continue à s'élargir. Les derniers marais se 
transforment en claires avenues : boulevards de la Liberté, de l'Industrie, 
avenue des Prés-le-Roi, etc., et se garnissent rapidement d'avenantes mai- 
sons. Au Sud-Est, du côté de la route de Dun, une belle et vaste place 
avait été aménagée, en 1693, par les soins de l'intendant Séraucourt : elle 
fut, après 1870, agrandie de deux larges allées vers le Sud, sur les plans. 



IIO 



BOURGES 



de M. Lançon-Gaudry ; elle tombait sur le champ de manœuvres par un 
talus raide : ce talus fut adouci, planté d'arbres, partagé en parterres ; il 
forme terrasse vers le haut et semble fait à dessein pour permettre le 
spectacle des couchers de soleil sur la vallée. 

A l'extrémité vSud de la 
place Séraucourt se dresse le 
Château d'Eau^ inauguré 
en 1867. C'était primitive- 
ment une grosse tour ronde, 
haute de 15 mètres, brutale 
comme une forteresse. On ré- 
solut d'égayer cette bastille 
en en dissimulant la masse 
derrière une façade décora- 
tive, dont le plan fut mis au 
concours. Le projet d'x\lbert 
Tissandier, le célèbre aéro- 
naute, qu'on s'attendait peu à 
trouver en cette rencontre, 
fut adopté : niches, fron- 
tons, couronnement tradi- 
tionnel constitué parl'écude 
Bourges que supportent le 
berger et la bergère, tout cela 
répond assez heureusement à 
son objet. Il est vrai qu'une 
addition récente a ressuscité 
Taspect de forteresse : c'est 
une seconde tour, plantée 
sur la première et destinée à 
fournir d'eau les quartiers 
militaires. 
Au centre de la ville, deux autres monuments importants datent éga- 
lement du XIX' siècle ; c'est le Théâtre (1859) au reste assez banal, bien 
que sa façade prétende imiter celle des Variétés, et c'est VEcole des 
Beaux-Arts (1883), longue bâtisse aux lignes dures, infiniment plus utile 
que belle. 

La statuomanie n'a pas ici trop encombré les places ; même, la plupart 
des statues sont de vraies œuvres d'art, inspirées d'un souci de décoration 




IMioto Neurdein. 



Le Théâtre. 



LES TEMPS MODERNES 



plutôt que d une furie d'apothéose. Et la meilleure preuve qu'on en puisse 
donner, c^est le nom de l'artiste à qui sont dus le buste du musicien 
Lacombe, dans le square de l'ancienne mairie, la statue de Louis XI assis 
(place Berry), méditatif, une ruse au coin des lèvres, une main tenant le 
menton et l'autre ouverte et contournée, exprimant en ses doigts amai- 
gris, nerveux, toute la téna- 
cité cruelle et froide du per- 
sonnage, et le monument à 
la mémoire des enfants du 
Cher (esplanade Marceau), 
qui représente un paysan 
tenant une épée et le coutre 
d'une charrue : cet artiste, 
c'est le plus berrichon des 
sculpteurs , Jean Baffier , 
auteur de tant d'autres œu- 
vres vigoureuses et sincères, 
profondément convaincu des 
nécessités régionales qui 
s'imposent aux arts, soucieux 
de faire passer dans les œu- 
vres en apparence les plus 
générales le caractère intime 
de la race et du pays berri- 
chons. Des parterres du jar- 
din de l'Archevêché émer- 
gent deux bustes en bronze, 
Bourdaloue et Sigaudde La- 
fond, franchement traités par 
cet autre sculpteur berruyer, 
Dmnoutet. Toutes ces sta- 
tues — rare mérite — valent qu'on s'y arrête pour leurs qualités de 
facture et d'inspiration. Nous n'en dirons pas autant de la statue de 
Jacques Cœur, qui dresse, devant le Palais du Grand Argentier, un per- 
sonnage sans originalité ; elle est due au sculpteur Préault ; les bas- 
reliefs du socle, représentant des scènes de la vie de Jacques Cœur, sont 
meilleurs, encore que sculptés avec trop peu de soin par Goiirs. 




Photo Neurdein. 

Statue de Louis XI, par Jean Baffier, 



Nous voici, pourrait-on croire, en pleine ville moderne : château d'eau, 



112 



BOURGES 



théâtre, statues isolées. Serait-ce un indice que Bourges tourne au banal, 
revêt la parure factice des villes sans passé ? D'autres faits prouvent sûre- 
ment le contraire : par exemple, un édifice à peine achevé, et construit 
sur les plans de M. Pascault, la Chambre de Commerce (avenue de la 
Gare), est directement inspiré des traditions du xv^ siècle; avec sa porte 
en anse de panier qui s'ouvre sq:is un arc en accolade décoré de feuilles 
de chardon vigoureusement rehaussées, ses fenêtres à meneaux croisés, sa 
corniche de choux frisés, sa lucarne accostée de pinacles, ses murs de 







Photo Neurdein. 



L'Espoir, par Jean Baffier, 



brique rouge rayés de briques noires, il rappelle les vieux hôtels ber- 
ruyers, dont le palais Jacques-Cœur est le plus beau spécimen. Il est 
tout autre chose qu'une copie; il est vraiment l'interprétation intelligente 
et discrète d'une belle époque d'art. 

Au reste, le tempérament même de la race semble nous garantir la 
durée du sentiment artistique à Bourges et dans le Berry. Peu voyageur, 
volontiers satisfait des joies modestes de la vie locale, défiant aussi comme 
tous les sédentaires, le Berrichon est foncièrement conservateur, et Ton 
n'a pas à craindre qu'il laisse envahir sa ville par les maladroits caprices 
de la nouveauté. 

Il n'est pas jusqu'aux musées de Bourges qui n'accusent ce caractère. 
Sans doute ne possèdent-ils rien d'exceptionnel, mais à peu près toutes 



LES TEMPS MODERNES 



113 



les époques et tous les genres y sont représentés ; plutôt que des collec- 
tions de raretés, ce sont des musées archéologiques, où se retrouve la 
fidélité d'une race aux moindres souvenirs de son passé. 

Le musée Lapidaire établi, en 1870, dans le jardin de l'Archevêché, 
abrite des débris, pour la 
plupart fort intéressants, 
de Tépoque romaine et du 
moyen âge. 

Pour ceux de l'époque 
romaine, nous avons eu 
déjà l'occasion d'en parler : 
ce sont des chapiteaux, des 
colonnes , des fragments 
de corniches, attribuables 
surtout au iv" siècle, et 
quelques stèles provenant 
des différents cimetières 
d'Avaricum. Le moyen âge 
y est représenté par des 
objets plus variés : par 
exemple, un beau sarco- 
phage en marbre blanc du 
VP siècle, qui provient de 
l'abbaye de Charenton ; il 
est orné de gravures au 
trait figurant sur une face 
David entre deux lions et 
sur l'autre un vase entre 
deux griffons ; son couver- 
cle à deux rampants est 
décoré d'un paon et de cer- 
cles contenant les lettres 

A et tu. Signalons encore un couvercle de tombe imitant la forme d'un toit 
d'église à plan crucial et chargé d'imbrications (xiii^ siècle) ; le tympan 
de l'église Saint-Pierre-le-Puellier, mutilé en grande partie et n'offrant 
avec netteté que la scène de la Salutation évangélique (xir siècle) ; des 
statues provenant sans doute de la façade de la cathédrale, abattues et 
décapitées par les protestants en 1562, et utilisées comme moellons pour 
les réparations du mur de la ville. La sculpture moderne n'est repré- 




mK \ ï t^ 


1 




Photo Neurdein. 



Statue de Jaccjues Cœur, par Préault. 



14 



BOURGES 



sentée ici que par une statue de Notre-Dame de Pitié (xvii*' siècle) ; bien 
que mutilée, elle garde une réelle beauté d'attitudes et mérite mieux 
que cet exil. 

Quant au Muséeniunicipal, la fondation en est due surtout à l'initia- 
tive de M. Claude-Denis 
Mater, premier président 
à la Cour d'appel de Bour- 
ges, et de M. A. Char- 
meil, professeur de dessin ; 
Texistence en fut reconnue 
par arrêt préfectoral du 30 
juin 1834 et il appartint 
au département jusqu'en 
1864, date à laquelle le 
conseil général le céda à 
la ville de Bourges. Il 
n'eut pendant longtemps 
que des locaux de fortune ; 
c'est en 1891 seulement 
que lui fut assuré un do- 
micile stable, l'hôtel Cuj as . 
On ne peut nier la valeur 
ni le charme d'un tel lo- 
gis ; rien ne peut être plus 
utile ni plus émouvant 
pour le visiteur que mêler 
ainsi le passé au passé. 
Malheureusement, l'hôtel 
Cuj as est trop étroit pour 
des collections que les 
fouilles, les dons, les 
achats accroissent tous les 
jours ; les objets en de certains endroits sont entassés; il faut en connaître 
l'existence pour les découvrir ; puis, le groupement des œuvres souffre de 
l'exiguïté des salles ; c'est ainsi que la vraie richesse de ce musée, la 
collection des œuvres de Jean Boucher, est partout dispersée : des 
tableaux, dans plusieurs salles du rez-de-chaussée, des crayons et des 
sanguines sous les toits, dans la collection d'histoire naturelle. 

L'antiquité s'y trouve abondamment représentée par le produit de 




Photo K. Ala.iu;i 



Chambre de commerce. 



LES TEMPS MODERNES 



115 



fouilles locales : tumulus, cimetières d'Avaricum, d'Aléan et d'Allichamps, 
sépultures de Berr3^-Bouy et de Châteaumeillant, théâtre de Drevant. 
Nous avons précédemment cité les forts beaux échantillons de l'âge du 
fer et de Tâge du bronze qui sont ici conservés : épées, fers de lance, 
cistes, situles, œnochoés. De l'époque romaine et gallo-romaine, il nous 
reste des stèles \ des mobiliers funéraires très abondants, six bustes 
d'empereurs romains, un cercueil en plomb, un diptyque consulaire du 
v^ ou du VI" siècle, un cachet d'oculiste. Parmi les objets du moyen âge, 
mentionnons une croix reliquaire du type des croix de Jérusalem, en bois 




Photo des Monuments Historiques. 

Ruines du théâtre de Drevant, auprès de Saint-Amand (Cher). 



dur, recouvert de lames d'argent doré (2^ moitié du Xli® siècle) ; les cabo- 
chons de couleur qui la décorent sont sertis dans des battes rapportées et 
fixées par des clous d'argent doré ; 

Un reliquaire d'argent en forme de petit édicule gothique ; il est porté 
sur un pied hexagonal orné en son milieu d'une grosse bague à six faces 
losangées et peut être attribué au début du xv^ siècle ; 

Un curieux bassin de jaspe rouge, orné de godrons, qui se trouvait 
dans la Sainte-Chapelle ; l'origine en est incertaine ; suivant une légende 
qui, jusqu'à nos jours, s'est accréditée, on l'aurait apporté du temple de 
Jérusalem ; 

I. Le musée s'est enrichi cette année de fort belles stèles trouvées à Saint-Ambroix- 
sur-Arnon. La plus remarquable est celle d'un potier. 



ii6 BOURGES 

Un masque en marbre qui passe pour être la copie d'un moulage 
après décès de la belle Agnès Sorel. Il date, en tout cas, du XV siècle, 
et ressemble singulièrement à un autre masque en marbre conservé au 
musée de Berlin ; 

Des coffrets, des mortiers, des lampes, chandeliers, porte-torche, croix, 
ostensoirs, monstrances, armes, etc. ; 

Une belle statue du xiii^ siècle, qui provient de l'abbaye de Plaimpied 
et qui représente probablement l'archevêque de Bourges, Richard II ; 
une autre, du XIV^ siècle, représentant un religieux de l'abbaye de Saint- 
Ambroix ; 

Une tapisserie, donnée à la cathédrale par le chanoine Pierre de 
Crosses en 1466 ; elle rappelle des épisodes de la translation des reliques 
de saint Etienne. 

La salle Cujas, consacrée surtout à la Renaissance, contient des 
meubles tout à fait représentatifs de cette époque : un meuble à deux 
corps, en noyer fin, du XVI" siècle, un meuble en ébène avec incrustations 
d'ivoire, une fontaine-lavabo du xV siècle, une table Henri II en noyer, 
à pieds sculptés et arcatures ; des ornements religieux, des bâtons de 
confrérie et des armes ; des ivoires, des faïences italiennes et de Bernard 
Palissy, enfin une magnifique collection d'émaux du Limousin (Naudin 
Pénicaud). Le xvii'' siècle, le XVIIT et la Révolution ont aussi leurs salles 
respectives, où s'accumulent les meubles, les vaisselles, les bijoux, les 
vêtements, les objets religieux, toutes choses qui, soigneusement grou- 
pées, donneraient l'impression d'une grande richesse archéologique et 
rendraient sensibles aux visiteurs les différentes époques de notre histoire. 
Pas un siècle n'est absent de cette collection remarquablement historique, 
qui garde le passé dans sa continuité. 

Le musée de Bourges présente encore cet autre aspect : il est comme 
un complément de la ville actuelle, il conserve des « témoins » de monu- 
ments disparus et tels fragments arrachés, en des temps troublés, aux 
édifices survivants. Il permet donc de reconstituer avec plus de sûreté la 
Sainte-Chapelle (dont il a recueilli des boiseries, des anges en marbre 
blanc, qui surmontaient l'autel de Notre-Dame-la- Blanche et qui sont 
l'œuvre de Jean de Cambray), l'église Saint-Ursin (fragments dé colonnes), 
Notre-Dame de la Comtale, l'église des Carmes (fragments de la porte), 
THôtel de Varie (fin du xv*" siècle). Il s'impose aussi à l'attention de qui 
veut connaître parfaitement les monuments actuels de Bourges, puisqu'il 
possède, par exemple, des sculptures en haut-relief provenant de l'ancien 
jubé et du chancel, un vitrail et un bas-relief de l'hôtel Jacques-Cœur 



LES TEMPS MODERNES 



117 



représentant tous les deux une galère, des sculptures de Saint-Bonnet, 
de l'hôtel Lallement, des fragments du tombeau construit, dans la cathé- 
drale, par Philippe de Buyster pour la famille de Laubespine. 

Quant aux œuvres de peinture et de sculpture indépendantes des 
monuments, on peut dire 
qu'elles aussi constituent 
une collection surtout ber- 
richonne. La province tout 
entière s'y retrouve, dans 
la diversité de ses aspects 
naturels [Paysages de Des- 
jobert et de Vivier de la 
Chaussée, V Etang de 
Saint-Bonnet le Désert^ 
de Salle de Choux, la Fo- 
ret de Tronçais, aqua- 
relle , de Vergennes , le 
Soir en Brenne, de No- 
zal), dans sa vie familière 
et ses labeurs [Intérienr 
de cour, de Bourgeois, 
Basse-cour, de Jobard, le 
Pressoir, de Salle de 
Choux, Intérieur berri- 
chon, de Jamet), dans la 
vigueur calme et la finesse 
de sa race [Une famille 
berrichonne, de Boi- 
chard, les E char don- 
neuses, de Damours, 
Types de paysans berri- 
chons, dessins aquarelles 
de Bourgeois et de Guit- 

ton, Bustes de paysans et de paysannes du Berry, taillés dans le bois ou 
la pierre par l'art impressionnant et cru de Jean Baffier, l'énergique préci- 
sion de Jossant, la loyauté de ïhiébault), dans ses monuments {V Eglise 
de Che^^al-Benoit, de Boichard, le château de Bois-sir-amé, de Hazé, la 
porte du Midi, et la chapelle de la Vierge à la cathédrale, de Chau- 
meau), dans les portraits de ses grands hommes et les scènes de son his- 




Vitrail du Palais Jacques-Cœur (musée de Bourges). 

(Bulletin de la Société photographique du Centre.) 



ii8 



BOURGES 



toire [Jacques Cœur faisant visite^' à Charles VII les chantiers de 
son palais en construction, de De la Mézières ; bustes en marbre de 
Jean Boucher et de Bourdaloue, par Dumoutet; Jacques Cœur et la 
bonne aventure, de Patrois; buste du marquis de Vogue, par Chapu; 
buste de Cuj'as, par Ristori ; Portrait de Jean Nicquety abbé de Saint- 
Gildas et fondateur du collège Sainte-Marie ; Louise-Elisabeth de Bour- 

bon-Condé, princesse de Conti, 
comtesse de Sancerre, par Tocqué ; 
portraits des principaux juris- 
consultes de r Université de Bour- 
ges : Alciat, Chenu, Hotman, Don- 
neau, Duaren, Mérille; fraîche et 
vivante miniature en triptyque de 
Henri Chaumard, représentant Ven- 
trée de Charles VII à Bourges). La 
grande majorité de ces artistes sont 
des berruyers, indigènes ou natura- 
lisés ; tous ne sont pas, assurément, 
des peintres ou des sculpteurs de 
haut talent, mais tous sont intéres- 
sants par le sentiment commun qui 
anime leurs œuvres, par la finesse 
avec laquelle ils ont compris et inter- 
prété un pays qu'ils aiment ou des 
hommes qui sont leurs frères. 

Un seul, qui pourtant fut un ber- 
ruyer d'origine, Jean Boucher (1568- 
1633), paraît échapper à ces tendan- 
ces. Ce peintre, dont l'atelier fut 
installé à la cathédrale même, au-dessus du pilier butant, et dont nous 
connaissons la maison, flanquée d'une tourelle, au coin de la rue Moyenne 
et de la rue Victor Hugo, voyagea en Italie : faut-il attribuer à cette 
influence son dédain des « sujets » régionaux? Ce n'est pas sans effort 
qu'on retrouve dans ses personnages des types du Berry ; tout au plus 
s'est-il peint lui-même sous le costume d'un roi mage. Surtout, et si l'on 
excepte un beau portrait « du peintre et de sa mère », il n'a traité que 
des scènes ou des types religieux : en plus de croquis et de sanguines 
très soignés, d'un dessin ferme, un peu gras, le musée de Bourges pos- 
sède de lui sept tableaux : V Adoration des Mages, le Vœu de la Ville 





1 * ' 


-r-" 



Photo (lu Tour de France. 

Portrait de Cujas (musée de Bourges). 



LES TEMPS MODERNES 



119 



de Bourges à Notre-Dame de Pitié, sainte Madeleine, sainte Elisa- 
beth, sainte Jeanne de Valois et le portrait du peintre et de sa mère 
sur deux volets de triptyque. Il est cependant possible, par sa manière, 
de l'apparenter au Berry : c'est un fait que le Berrichon ignore toute 
rudesse, il est plus rusé que brutal, et poli, afFable jusqu'à l'excès ; il 
cajole volontiers, accable de concessions au moins apparentes et prodigue 
ce que la langue de ce pays 
de moutons désigne d'un si 
joli mot : les « agnouse- 
tées ». Or, la peinture de 
Jean Boucher est toute pé- 
trie d'agnousetées : gestes 
câlins, sourires et caresses, 
ordonnance aimable des 
groupes, lumière douce et 
tons discrets ; si Jean Bou- 
cher n'avait été le maître 
de Mignard, nous dirions 
qu'il (( mignardise ». Il n'en 
reste pas moins que ce 
peintre est le meilleur, pour 
ne pas dire le seul, que le 
Berry ait possédé jusqu'au 
XIX" siècle; s'il arrive qu'on 
lui reproche quelque mol- 
lesse et préciosité, on doit 
reconnaître aussi son art 
incomparable des agence- 
ments, sa souplesse non 
dénuée de force et son sens exquis des harmonies délicates. 

Somme toute, le musée de Bourges n'est pas un ramassis d'objets 
hétéroclites et d'œuvres plus ou moins brillantes. En dépit d'une certaine 
confusion, qu'il serait facile de réparer, il présente dans son décor essen- 
tiel la vie publique et privée de l'époque gauloise à nos jours, il garde 
le souvenir des monuments disparus, il contient dans ses tableaux et ses 
sculptures la physionomie et l'âme même du pays berrichon. Il est plus 
et mieux qu'un musée de province ; il est un musée régional, c'est en ce 
sens qu'il doit se parfaire. 




Photo dit Touv de France. 

Le vœu de la ville de Bourges à N.-D. de Pitié. 
Portrait de Tuilier, maire de Bourges (musée de Bourges). 



BOURGES 



A ce musée du mobilier et des arts plastiques correspond à Bourges un 
musée de la librairie : la Bibliothèque municipale. Les pièces rares n'y 
manquent pas, et ici encore, une parfaite continuité s'observe dans l'âge 
des collections : des manuscrits au nombre de quatre cents représentent 
le mo3^en âge; des incunables, la belle époque de la Renaissance; des 

imprimés, le temps glo- 
rieux du collège de 
Bourges, de l'Univer- 
sité et des archevêques 
grands seigneurs. 

Parmi les manus- 
crits, le plus ancien (x^ 
siècle, n*^ 941) reproduit 
les onze premiers livres 
de la cité de Dieu, de 
saint Augustin. Signa- 
lons aussi une Bible (fin 
du xir siècle, n'' 3) , dont 
les lettres initiales sont 
constituées par de gra- 
cieux entrelacs, ou par 
des scènes de l'ancien 
et du nouveau Testa- 
ments, coloriées de rou- 
ge vif et de violet som- 
bre, vibrantes comme 
des vitraux ; 

Une autre Bible (fin 
du Xlir siècle, n'"^ 6-7), 
provenant de la cathé- 
drale de Bourges. Les 
miniatures encadrées dans les initiales ont des tons plus doux et repré- 
sentent la Vierge tenant l'Enfant Jésus sur ses genoux, le martyre d'Isaïe^ 
l'Eglise assise et couronnée, etc. ; 

Un Légendaire (n*''' 33-36) exécuté pour le duc Jean de Berry et vrai- 
ment surprenant de richesse et de goût. Plusieurs feuillets sont encadrés 
de rinceaux déliés et portent au bas l'ours et le cygne des armes ducales. 
Les miniatures, merveilles d'expression, de finesse et de couleur, repré- 
sentent l'Ascension, la Pentecôte, la Nativité de la Vierge ; 




-Photo du Tuur de France. 

Panneaux d'un triptyque de Jean Boucher. 
Le Peintre et sa Mère. (Musée de Bourges.) 



LES TEMPS MODERNES 



I2.I 



Le manuscrit 48 contient un portrait du duc Jean, agenouillé devant 
saint André, et d'un réalisme où se révèle certainement l'influence de 
Beauneveu ; 

Un livre d'heures du xvi'' siècle (n" 42), de la plus délicate fantaisie, 
et dont certaines initia- 
les s'enlèvent en gri- 
saille sur fond d'or. 

Les incunables sont 
au nombre de 283. La 
plupart viennentde l'ab- 
baye de Chezal-Benoît, 
où le savant abbé Du- 
mas, qui réforma l'ab- 
baye en 1488, avait dû 
les rassembler. Citons 
V Apocalypse, d'Albert 
Diirer, des Heures à 
l'usage de Rome, de 
Pigouchet, imprimées 
sur parchemin, le Com- 
post des h erg ter s, de 
Guyot Marchand, dont 
les figures sont animées 
de joyeuse ironie. 

Parmi les livres pré- 
cieux, il convient de 
donner la première pla- 
ce à ceux des arche- 
vêques Pierre d'Hardi- 
villiers, de Montpezat 
de Carbon, La Roche- 
foucauld, Phélypeaux de la Vrillière et Lévis de Ventadour. Ceux de 
Lévis de Ventadour sont particulièrement soignés : en veau fauve, 
veau porphyre ou maroquin rouge à tranches dorées. Les Jésuites aussi 
nous ont laissé un fonds considérable, formé surtout des livres de prix 
que les riches protecteurs du collège choisissaient parmi les ouvrages de 
leur bibliothèque : ce sont des in-folios splendidement reliés aux armes 
des donateurs. Enfin, parmi les autres livres curieux par leur texte, leur 
provenance ou leur richesse, nous nous contenterons de citer : le Sacre 




Photo Neurdein. 



La rue Mirebeau. 



BOURGES 



de Louis XV, roy de France et de Navarre (mdccxxii, in-f° avec texte 
et plcinches gravées), plusieurs volumes ayant appartenu à la Biblio- 
thèque de la « Veuve Capet », et remarquables par la qualité de l'im- 
pression et le fini des gravures, les Fables choisies mises en vers, par 

Jearrde la Fontaine, avec 
gravures d'Audry, exem- 
plaire provenant de la Bi- 
bliothèque de M'"' Vic- 
toire, et le Champ Fleu- 
ry^ de Geoffroy Tory, un 
des premiers imprimeurs 
de Bourges. 



Par tout ce qu'elle pos- 
sède de reliques, par tout 
ce qu'elle manifeste d'in- 
tentions, Bourges montre 
donc à la fois son attache- 
ment au passé et la cohé- 
rence, la « suite », comme 
eût dit Bossuet, de son 
histoire; bien peu de villes 
en France ont su garder 
vivante leur personnalité, 
tout en se mêlant aussi 
intimement aux événe- 
ments généraux de la na- 
tion ; bien peu de villes 
.ont exprimé avec autant 
de puissance et de régu- 
larité les goûts artistiques 
de chaque siècle. Sans le moindre effort d'interprétation, nous avons 
trouvé ici des monuments considérables de l'époque gauloise, de l'époque 
romaine, du moyen âge, de la renaissance et des temps modernes. On 
pourrait, sans sortir de Bourges, éclairer d'exemples marquants un 
cours complet d'histoire de l'art. 

Surtout, ces œuvres d'art ont gardé, en grande partie, leur primitif 
entourage. Elles ne sont ni noyées, ni dépaysées dans la masse d'une cité 
moderne ; elles émergent de rues capricieuses , étroites et bigarrées ; 




Photo Neurdein. 



LTévrette à Bourges. 



LES TEMPS MODERNES 



123 



elles apparaissent, non comme de simples curiosités, mais comme les 
actes de foi artistique du vieux peuple qui continue à vivre à leurs 
pieds ; elles sont baignées de la même atmosphère, entourées des mêmes 
sentiments qu'aux temps où elles furent bâties ; une solidarité perma- 
nente les relie à la ville et à la race. 

Il suit de là que l'imagination la moins audacieuse, Tesprit le 
moins formé aux habitudes historiques retrouvent en elles leur valeur 
exacte, leurs éléments originaux de charme, de grandeur ou d'utilité. Et 




Photo Neurdein. 



L'Yèvre à Bourges. 



Bourges est le type même de la ville d'art, si l'on admet que l'intérêt 
d'une ville digne de ce nom réside, non dans l'abondance des œuvres 
d'art, mais dans l'accord permanent de l'art et de la ville. 

Bourges se recommande d'ailleurs par un pittoresque indépendant 
des monuments. Elle est toujours, comme aux temps gaulois, la ville 
des rivières ; TYèvre, l'Yévrette, l'Auron, le P'aux-Pallouet, le CoUin, le 
Moulon, la Voiselle l'entourent, la traversent, coupent les rues d'un 
large ruban d'eau, comme l'Yèvre dans l'avenue de la gare, lèchent les 
murs des maisons, comme l'Yévrette dans la rue de la Frange, enser- 
rent, comme l'Yèvre et son bras le Mavois, de jolies îles fraîches, ou par- 
tagent en petits quartiers réguliers le faubourg Saint-Privé. Des bateaux 
à fond plat sont amarrés partout, ou glissent sous la retombée des saules. 



124 



BOURGES 



Comme dans les hortillonnages d'Amiens, l'eau des marais conquis s'est 
éclaircie et mise en marche ; elle est devenue un organe essentiel de 
l'activité urbaine, en même temps qu'une parure. 

Et pour la même raison, Bourges est une ville de verdure. L'arbre 
jaillit en tous sens. Les toits pressés ne Tempèchentpas de mêler à leurs 
profils aigus et à l'éclat froid de leurs ardoises ses formes pleines et ses 
tons reposants. Des tilleuls, des platanes entourent les églises, couvrent 
d'ombre les petites places, comme la place George Sand, si nombreuses 
à Bourges, et si douces, si calmes qu'on les prendrait pour des cours de 
béguinages. 

Tout cela : palais, églises, vieilles maisons, végétation abondante, 
est trop harmonieux, trop étroitement lié par la nature et par l'histoire 
pour que Bourges d'ici longtemps cesse d'être la ville d'art qu'elle fut 
toujours. Une ville d'art a pourtant besoin, pour demeurer fidèle à soi- 
même, d'efforts quotidiens, partant, d'encouragements, et Bourges n'est 
pas gâtée par les touristes. Sans doute néglige-t-elle un peu trop do se 
faire connaître ; le tempérament de la race répugne étrangement à toute 
réclame, et les modestes ont souvent tort. 




Les adieux de saint Pierre et saint Paul, par Jean Boucher 
(Eglise Saint-Bonnet). 




Abbave de Noirlac. 



CHAPITRE VI 

ABBAYES ET CHATEAUX DU BERRY 



Les Abbayes : Plaimpied, Massay, Noirlac, Saint-Satur. 

Meillant, Valençay. 



Les Châteaux : 



Bourges, capitale du Berry, est loin d'avoir absorbé toute la vitalité 
artistique de la province, et c'est peut-être un des traits les plus saillants 
de l'histoire berrichonne que cette puissance d'art, qui, tout en confiant à 
Bourges le soin délicat de la résumer et de la refléter, s'est dispersée par 
tout le Berry, s'est réservé de faire jaillir aux quatre coins de la région, 
non pas de maigres répliques des monuments de Bourges, mais de 
vigoureux et grandioses bâtiments, d'allure et d'inspiration personnelles. 

Dans le Berry comme à Bourges, une parfaite continuité s'observe 
dans la succession des traditions artistiques : à ne considérer que les 
abbayes, n'est-il pas remarquable de trouver ici, pour chaque époque, 
un monument considérable et puissamment représentatif : l'abbaye de 
Plaimpied pour le xii*' siècle, celle de Massay pour la fin du xii% celle de 
Noirlac pour le xiii'^ et le commencement du xiv% celle de Saint-Satur 
pour le XIV' ? 



126 BOURGES 

Puis, sans le moindre effort, nous constaterons partout le goût des 
hautes proportions et du solide, préservé de l'emphase par un sens cer- 
tain du style et sur de produire des constructions imposantes et nobles. 
Enfin, le plus grand charme de ces monuments, c'est Taccord de leur 
masse avec le paysage qui les entoure, c'est l'alliance et comme la parenté 
qui s'établit entre l'art et la nature et compose au spectateur un plaisir 
complet. 

L'église de l'abbaye de Plainipied, par exemple, se dresse au bord 
de l'Auron et domine une large zone de défrichement, maigre et plate, 
enserrée de forêts. On y arrive, à travers des bois trapus et secs, par de 
petits chemins creux, rouges comme s'ils étaient pavés de briques. Et 
dans le silence, dans l'aridité de cette clairière, elle garde comme un air 
de gravité et de résignation, entre la mélancolie de l'œuvre faite et la 
rudesse de l'œuvre à faire. 

L'abbaye fut fondée vers 1080 par Richard II, archevêque de Bourges, 
et destinée à des religieux de l'ordre de saint Augustin. L'église devait 
être fort avancée en 1092, puisque l'archevêque Richard y fut inhumé; 
elle date donc en grande partie de la fin du xr siècle ; elle est un témoin, 
parfaitement conservé, d'une belle époque dont trop peu de monuments 
nous restent, et de l'architecture de cette époque, elle nous donne mieux 
que des exemples de détail, elle constitue vraiment un type, en qui 
transparaissent les caractères essentiels de l'architecture romane en Berry. 

C'est ainsi que le plan de cette église, comme celui de toutes les 
églises du même temps en Berry, affecte la forme d'une croix latine et 
comporte une tour centrale voûtée d'une coupole octogone sphérique sur 
trompes. 

Les collatéraux sont voûtés en berceau, éclairés dans la partie haute 
du mur extérieur par deux rangs de fenêtres d'inégales dimensions, et 
décorés, à partir de terre, de quatre arcades aveugles, portées sur de 
courtes colonnettes ; ils ne se prolongent pas autour du chœur par un 
déambulatoire : ils se terminent chacun par une absidiole. 

La grande arcade qui termine le chœur du côté de l'abside est de 
plein cintre, mais la voûte même du chœur n'est déjà plus tout à fait 
romane, le berceau en est légèrement brisé ; quant à la baie qui termine 
le chœur à l'ouest, elle affecte franchement la forme d'un arc en tiers- 
point. La date de l'achèvement du chœur, à Plaimpied (1092), peut donc 
être considérée comme la date autour de laquelle cet élément essentiel 
de l'architecture gothique, l'arc brisé, fait son apparition dans la région 
qui nous occupe. 



ABBAYES ET CHATEAUX DU BERRY 



127 



Le chœur communique avec chaque collatéral par deux baies en 
plein cintre, disposition que Ton retrouve dans plusieurs églises du Berry, 
par exemple, aux Aix, à Saint-Outrilleen-Graçay, à Blet, et qui a pour 
effet de l'élargir et l'éclairer. Au reste, dans l'abside, voûtée en quart 
de sphère, sont pratiquées cinq grandes arcades à cintre légèrement 
surhaussé, percées de fenêtres, et la lumière arrive ainsi de partout, 
s'amasse dans le chœur, en fait le point lumineux de cette vaste bâtisse 
et ramène ainsi sur l'autel le regard que risqueraient de retarder la 




Plioto des Monunients Historiques. 



Église de Plaimpied. 



longue nef, la coupole de la tour centrale et les différences de voûtes 
du chœur. 

Les fenêtres de l'abside sont accostées de colonnettes, et nous touchons 
ici à Tune des meilleures gloires de Plaimpied : ses chapiteaux. Il n'en 
est pas un, quels qu'en soient le rôle et les dimensions, qui ne soit inté- 
ressant et ne retienne l'attention par les procédés de sa facture et son ins- 
piration iconographique. Ceux des colonnettes qui limitent les fenêtres 
sont ornés de feuilles légèrement relevées et de fleurons ; parmi ceux du 
chœur, de la nef et des bas côtés, certains sont garnis de feuilles à peine 
relevées et très espacées ; d'autres portent aux angles des personnages 
debout qui se donnent la main, comme s'ils dansaient une ronde autour 



128 



BOURGES 



de la corbeille ; d'autres représentent des monstres ailés en train de dévorer 
la tète de personnages debout aux angles ; un autre enfin, à l'un des piliers 
sud de la nef centrale, est particulièrement remarquable : dans une niche 
formée par la partie supérieure de la corbeille, un Christ est assis, la 




Plioto des Monuments Historiques. 



Église de Saint-Outrille-en-Graçay. 



main gauche tenant un livre, la droite tendue en un geste de menace ; 
deux chiens, à ses pieds, aboient vers des monstres ailés, qui occupent les 
angles du chapiteau ; il faut voir dans ce groupe le Christ écartant de lui 
les réprouvés. Ce chapiteau, qui date de la fin du xir siècle, est donc 
profondément différent des autres : ceux-là, qui font corps avec le pilier, 
n'ont guère qu'une destination décorative et la réalisent parfaitement ; 
celui-ci est plutôt un tableau en relief qu'un ensemble décoratif : il est 
plus utilitaire que beau, il a une existence particulière, indépendante du 



ABBAYES ET CHATEAUX DU BERRY 



129 



pilier, il est tourné vers l'assemblée des fidèles, pour servir à leur ensei- 
gnement et leur rappeler en termes simples les dangers du péché ; il res- 
sort, avant la lettre, du « miroir moral ». 

Une crypte, où l'on pénètre par un escalier pratiqué dans le bras 
gauche du transept, s'étend sous le sanctuaire. Elle se termine vers l'est 
par un chevet semi-circulaire, et quatre courtes colonnes la partagent dans 
tous les sens en trois galeries. Et ces colonnes mêmes accusent un carac- 




l'uoto des Monuments historiques. 



Église de Massay. 



tère spécial au Berry : elles sont en effet monolithes, fabriquées au tour et 
ornées d'anneaux en saillie, telles, en un mot, qu'on les retrouve à Chalivoi- 
Milon, à Dun-sur-Auron, à La Celle-Bruère. Les chapiteaux en sont sim- 
plement épannelés et présentent sur chaque face un demi-cylindre vertical. 
A l'extérieur, le portail d'entrée est sans intérêt. Toute cette partie, 
du reste, a été refaite, et c'est de l'est, du côté de l'abside, qu'il faut regar- 
der l'église de Plaimpied. Elle révèle par là, dans la superposition sans 
lourdeur de ses toitures et la solide harmonie de ses saillies, le plan de 
l'intérieur : l'abside et les deux absidioles des collatéraux, le chœur, la 
masse du transept, et, dominant le tout, la tour centrale. 

9 



130 BOURGES 

Elle porte aussi, dans sa décoration, un motif qu'on retrouve en 
Auvergne et dans la basse Loire, mais qui, en Berr}^ s'est particulièrement 
développé : c'est, dans le haut des murs, un rang d'arcatures aveugles en 
plein cintre, reposant sur des colonnettes, dont les fûts sculptés sont tan- 
tôt ronds et tantôt carrés. Tandis qu'ailleurs elles ne garnissent guère que 
le mur de Tabside, elles régnent ici jusque sur les murs latéraux du choeur 
et du transept; elles donnent à l'édifice comme une sobre richesse, et sur- 
tout une légèreté dont les églises romanes sont peu coutumières. 

Ainsi se combinent dans cette église les mérites archéologiques et les 
qualités purement esthétiques; elle rassemble les caractères essentiels de 
l'architecture romane en Berry : plan crucial avec tour centrale, chœur 
ouvert sur les bas côtés, colonnes monolithes ornées d'anneaux en saillie, 
arcades aveugles sur les murs extérieurs ; mais en même temps, et sans 
qu'il soit besoin de recourir à ces souvenirs, elle est belle d'une simple 
et puissctnte beauté, elle saisit, dès qu'on y entre, par l'ampleur de la nef, 
la haute allure des piliers, l'étonnante splendeur du chœur, elle imprime 
fortement en nous sa large silhouette, plantée dans un horizon de terres 
sèches et de bois courts. 

L'abbaye de Massay, au sud de Vierzon, fut, si l'on en croit la chro- 
nique, fondée en 738 par le comte Egon ; mais la même chronique n'y 
fait arriver les moines qu'en 814. C'était le temps de la réforme bénédic- 
tine, et Louis le Débonnaire installa à Massay, en pleine forêt, qua- 
rante moines et un abbé qu'il combla de bienfaits. Détruite à peu près 
entièrement en 11 28, elle fut aussitôt relevée. On la réunit, au xviiT siècle, 
au Séminaire de Bourges. 

Toute une partie du village est bâtie sur l'emplacement de l'abbaye. 
A chaque pas, on retrouve des fragments des anciens bâtiments. Mais 
nous réserverons notre examen à la chapelle abbatiale et à l'église. 

La chapelle abbatiale comprend deux travées droites, un chœur et une 
abside. On y entre, à Touest, par une porte qui, comme les fenêtres, est 
de plein cintre; trois boudins en dents de scie décorent l'arc en plein 
cintre ; ils sont encadrés d'un bandeau chanfreiné orné de besants étoiles 
et de dents. L'arc repose sur des colonnes, dont les tailloirs sont char- 
gés de palmettes et dont les chapiteaux, très élevés, portent deux rangs 
d'acanthe. 

A l'intérieur de la chapelle, les colonnes des angles sont à peu près 
dégagées ; les autres sont engagées devant des pieds-droits ; les bases sont 
pour la plupart formées d'une scotie droite et garnies de griffes ; les cha- 



ABBAYES ET CHATEAUX DU BERRY 



131 



piteaux sont décorés de rinceaux vigoureux, dont quelques-uns sont gar- 
nis de perles. 

Plein cintre de la porte et des fenêtres, décoration de la porte et des 
chapiteaux, voilà qui atteste la persistance des traditions romanes ; mais, 
comme à Plaimpied, et avec plus de force encore, les voûtes annoncent des 
formules nouvelles. Tandis que l'abside est voûtée en cul-de-four brisé et 
le chœur en berceau brisé, les deux travées droites sont voûtées sur 
ogives; ces dernières voûtes, il est vrai, affectent une forme « domini- 



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Abbaye de Noirlac. Vue d'ensemble. 



Photo Neurdeiii. 



cale » très prononcée, c'est-à-dire qu'elles sont relevées au centre, et le 
profil des ogives, comme dans la crypte de la cathédrale de Bourges, est 
formé d'un triple boudin parallèle. 

C'est donc un curieux monument de transition que cet oratoire abba- 
tial, un mélange de roman et de gothique, attribuable sans doute à 
l'extrême fin du xii^ siècle. 

Quant à l'église, elle n'a gardé que des fragments du xii'' et du 
xiir siècles ; elle a été reconstruite au xiv'' siècle, et c'est à cette époque 
qu'elle doit ses jprincipaux caractères. 

Le plan en est assez banal : une seule nef, terminée par un chevet 
polygonal. Elle donne pourtant une vive impression d'élégance, qui vient 
surtout de ses fenêtres. Celles du chevet sont les plus simples : elles sont 



132 BOURGES 

partagées chacune en deux lancettes, qui se terminent au sommet par des 
trèfles ou des quatre-feuilles ; Tune d'entre elles, — celle du milieu — est 
occupée par une verrière de la fin du xvr siècle : elle est consacrée à la 
résurrection de Lazare et à différents portraits de saints. Les fenêtres de 
la nef sont plus savantes : la plus belle est formée de quatre lancettes tri- 
lobées ; ces lancettes sont réunies, deux par deux, sous deux grands arcs 
brisés, qui enferment en même temps chacun un quatre-feuille ; enfin, cet 
ensemble est surmonté d'un grand carré curviligne, où s'inscrit un quatre- 
feuille. C'est, à peu de chose près, le dessin du grand housteau de la 
cathédrale : c'est dire d'un mot la délicate richesse de cette décoration. 

Et voici un autre élément, également intéressant, de cette église : la 
haute tour carrée qui se dresse à sa façade. Huit robustes contreforts la 
soutiennent de haut en bas, mais comme ils sont tous, deux par deux aux 
angles, dans le prolongement des murs, ils allègent l'édifice bien plutôt 
qu'ils ne l'encombrent ; ils en mouvementent la carrure, ils ont l'air, sous 
les pyramides fleuronnées qui les surmontent, de frêles tours adventices 
plutôt que d'appuis. 

Des quatre étages de cette tour, le premier est percé d'une baie en arc 
brisé, qui sert d'entrée à l'église ; le second, éclairé de fenêtres à meneaux 
croisés, est marqué par des niches à culs-de-lampe et dais fleuronnés, 
creusées dans les contreforts ; le troisième est nu ; le quatrième est de tous 
le mieux orné : il a, sur chaque face, deux fenêtres accolées, surmontées 
de gables fleuronnés ; il est limité, à la base des fenêtres et à la naissance 
des combles, par une galerie, dont la balustrade, en guise de décoration, 
porte ces lettres : B. D. C. H. A. Bo. R. A. : c'est le nom abrégé de 
l'abbé Bertrand de Chamborant, qui fit élever la tour. Un comble très 
élevé, de construction moderne, couronne l'édifice. 

Il est aisé de voir que ces monuments, à Massay comme à Plaimpied, 
souffrent sans peine d'être comparés aux monuments de Bourges ; ils 
s'imposent aussi bien à l'attention de l'artiste que de l'archéologue ; ils 
gardent, sous des caractères généraux qu'il est précieux de trouver grou- 
pés, une attachante et vigoureuse personnalité. Tout de même, ce ne sont 
encore que des églises, — des églises d'abbayes, il est vrai — , qu'environ- 
nent des portails, des communs, des tourelles, débris encastrés dans des 
bâtiments plus récents et détournés de tout usage ecclésiastique. Noirlac 
nous offre beaucoup mieux : une abbaye entière, isolée, avec sa cha- 
pelle, son cloître, ses dortoirs, son réfectoire, son grand escalier. Ici, nul 
besoin de reconstitution : c'est le type même du monument « historique », 



ABBAYES ET CHATEAUX DU BERRY 



133 



demeuré à l'écart de la vie moderne, conservé dans son entourage primi- 
tif et tout imprégné de son passé. 

L'abbaye de Noirlac est établie en plein Boischaut. L'eau circule en 
tous sens, retenue par Targile, poussée dans des ruisseaux vifs par les 
pentes d'un terrain partout 
vallonné. Tout le pays est 
vert, d'un vert cru piqué 
de bœufs blancs ; des haies 
épaisses séparent les prai- 
ries ; des lignes de peu- 
pliers minces suivent les 
cours d'eau, et les lointains 
tassés et sombres attestent 
la force de la végétation 
arborescente. C'est, pour- 
rait-on dire, le site même 
de l'abbaye cistercienne : 
la dispersion des habita- 
tions favorise la solitude, 
que saint Bernard place 
au premier rang des règles 
nécessaires, la résistance 
du sol aux cultures de- 
mande un perpétuel effort 
et ne promet que de mai- 
gres profits. 

Le plan rappelle tout 
à fait celui des abbayes 
cisterciennes de Fossano- 
va et de Casamari en Ita- 
lie. Tous les bâtiments 

sont groupés autour d'un cloître rectangulaire : au nord, l'église, à l'est, 
la salle capitulaire, flanquée de deux salles rectangulaires et d'un escalier 
aujourd'hui démoli qui conduisait au dortoir, au sud le chauffoir et le 
réfectoire, à l'ouest un grand cellier, qui vers le sud devait communiquer 
avec un magasin. 

Mais tous ces bâtiments ne sont pas de la même époque. L'abbaye fut 
fondée en 11 50 par l'abbé Robert, neveu de saint Bernard, grâce aux 
libéralités d'Ebbe, seigneur de Charenton-sur-Cher, et c'est au xiv^ siècle 




Plioto Neurdein. 

Abbaye de Noirlac. Intérieur de l'église. 



134 BOURGES 

seulement que le cloître fut terminé. Durant ces deux siècles, la règle de 
l'ordre s'était forcément relâchée ; l'architecture cistercienne, si sévère au 
début, avait cédé à des goûts d'élégance, et de profondes différences se 
constatent entre les parties de l'édiiice. 

C'est par l'église que la construction commença (1170). A la fin du 
xir siècle, le chœur et le transept étaient terminés ; la nef et les bas côtés 
étaient simplement amorcés et ne furent achevés avec la façade qu'au 
début du xiir siècle. 

Le plan de cette église, en forme de croix latine, comprend un chœur 
à chevet plat, une longue nef flanquée de deux bas côtés, un transept sur 
les bras duquel s'ouvrent deux chapelles carrées. C'est le plan-type de 
l'église cistercienne, qu'on retrouve, par toute l'Europe, dans les abbayes 
de cet ordre. 

Le chœur est voûté en berceau brisé ; il est éclairé par trois fenêtres 
en tiers-point percées dans le mur du fond et par un oculus abrité sous 
une archivolte moulurée et flanquée de colonnettes. Le transept est voûté 
de trois croisées d'ogives : les colonnes sur lesquelles retombent les ogives 
reposent sur des culots pointus ; ce transept est éclairé dans le croisillon 
nord par deux baies pratiquées aux murs de Test et de Touest et, comme 
le chœur, par trois fenêtres en tiers-point et un oculus ; le croisillon sud a 
■deux baies à l'est, trois à l'ouest et une au sud. Chacune des quatre cha- 
pelles qui ouvrent sur le transept possède une baie et une piscine en 
arc brisé. 

Quant à la nef, elle comprend huit travées voûtées sur croisées d'ogives ; 
les clefs sont dépourvues de toute ornementation ; les nervures retombent 
sur des colonnettes qui ne descendent pas jusqu'à terre et qui se terminent, 
à quelques mètres du sol, par des culots pointus : il est probable que 
cette disposition avait pour objet de réserver la place des stalles. Les 
huit travées présentent toutes ce caractère ; un détail pourtant permet 
d'observer que les deux plus proches du transept sont les plus anciennes : 
dans les autres travées, les culots sont garnis de feuillages fort soignés, 
et le dosseret des colonnes engagées ne fait pas saillie, au contraire de ce 
qui se produit dans les deux travées proches du transept. 

Les bas côtés sont couverts de voûtes d'arêtes, séparées par des dou- 
bleaux en arc brisé qui retombent sur des pilastres. 

Il est difficile d'imaginer st34e plus austère que celui-là : la nudité des 
piliers, des murs et des voûtes, frappe ici d'autant plus vivement que 
l'église est désaffectée, dégarnie d'autels, de stalles, de chaire et de bancs. 
Il n'empêche que la sûreté d'agencement, la pureté des lignes et leur 



ABBAYES ET CHATEAUX DU BERRY 135 

noblesse font de ce monument un troublant sanctuaire ; sa pauvreté volon- 
taire met en valeur sa beauté, sa profondeur, sa puissance d^émotion 
proprement religieuse. 

La salle capitulaire, avec les deux pièces voisines, date également de 
la fin du xil° siècle. Elle donne sur la galerie orientale du cloître par une 
baie 'en plein cintre où s'encadrent deux arcades en tiers-point reposant 
sur un fût octogone et surmontées d'une ouverture en losange Elle, est 




Photo des IMonumeuts Historitiues. 

Abbaye de Noirlac. Le chevet de l'église. 

couverte de six branches d'ogives, qui retombent, au centre de la salle, 
sur deux colonnes, et, vers les murs, sur des culots pointus. Arcades en 
tiers-point surmontées d'un losange, culots pointus : autant de caractères 
spéciaux à l'architecture cistercienne. 

Une seconde période de construction s'ouvre avec le règne de saint 
Louis. On lui doit le chauffoir, le réfectoire, le grand cellier, les côtés 
nord et ouest du cloître. Le chauffoir, où travaillaient les moines en hiver, 
est une belle salle de 17 mètres de long; elle est couverte de voûtes 
d'arêtes et divisée en deux nefs par une rangée de trois colonnes. Il est 
difficile aujourd'hui de s'en représenter l'aspect primitif: on l'a partagée 
en deux étages au xviii"' siècle pour y aménager un dortoir. 



136 



BOURGES 



Le réfectoire et le cellier sont, eux aussi, partagés en deux nefs cou- 
vertes de voûtes d'ogives et dont les nervures retombent sur de grosses 
colonnes à chapiteau nu. 

Les galeries nord et ouest du cloître se ressemblent beaucoup, La plus 
ancienne, la galerie orientale, est adossée à l'église : c était une habitude 
toute cistercienne de commencer le cloître par ce côté-là, considéré comme 
le plus utile ; les autres côtés se bâtissaient ensuite, si les ressources le 
permettaient. Ces galeries sont couvertes de voûtes d'ogives, dont le pro- 




photo des Monuments Historiques 



Abbaye de Noirlac. Le cloître. 



fil est un boudin en amande ; chaque voûte couvre deux travées et, comme 
à la cathédrale de Bourges, ou dans l'église d'Aubigny-sur-Nère, un dou- 
bleau intermédiaire passe par la clef. Quant aux arcades, le dessin en est 
simple encore : un arc en tiers-point, encadrant deux baies g-éminées éga- 
lement en tiers-point et surmontées d'un oculus. 

Les galeries orientale et méridionale appartiennent à une troisième 
époque, au xiv^ siècle. — x\ussi sont-elles beaucoup plus riches que les 
précédentes. Comme celles du nord et de l'ouest, elles sont voûtées sur 
croisées d'ogives, mais chaque voûte ne couvre qu'une seule travée. La 
galerie orientale est éclairée par des arcades en tiers-point, encadrant 
quatre arcs trilobés que surmontent deux trèfles et une rosace triangulaire : 
telles sont au moins celles du centre ; celles des extrémités sont un peu 



ABBAYES ET CHATEAUX DU BERRY 



137 



différentes : les arcs en tiers-point y sont surmontés de deux trèfles plus 
grands ou d'une rosace. La galerie méridionale est moins bien conservée : 
ses voûtes sont en partie écroulées, mais il est possible encore de recon- 
naître le dessin des trois arcades : deux arcs trilobés surmontés d'un trèfle. 
Malgré ces quelques différences, malgré les bâtiments informes dont 
on l'a chargé au xviii*' siècle, le cloître de Noirlac garde une certaine 
unité. Il constitue la partie la plus agréable de l'abbaye, tandis que 




Photo des Alonuinents llistoiiques 

Abbaye de Noirlac. Galeries orientale et septentrionale du cloître. 



l'église en est la partie la plus émouvante. Il marque un aboutissement 
de l'architecture cistercienne, que saint Bernard n'eut guère approuvé, 
mais qui tout de même nous enchante. 

C'est donc, à tous égards, une relique d'un prix infini que cette abbaye 
Elle ramasse en quelques bâtisses étroitement unies les éléments essen- 
tiels de la cité cistercienne, l'église nue, sans pavés, sans mosaïque, sans 
sculptures, la haute salle capitulaire, le réfectoire, le dortoir sans cellules, 
le cellier, le cloître où défilaient, à toutes heures, de lentes processions 
silencieuses. Elle offre en même temps aux remarques des archéologues 
mille détails d'architecture nettement cisterciens, les chapelles carrées, le 
chevet plat, les culots pointus, les ouvertures en losange, etc. — Elle 



138 



BOURGES 



permet enfin de suivre l'évolution, la perversion, pourrait-on dire, d'une 
règle et d'un art monastiques, du xii" au xiv"* siècles. 

Avec l'abbaye de Saint-Satur, nous changeons tout à fait de région : 




Photo des Monuments Historiques. 

Abbaye de Noirlac. Le grand escalier. 



c'est le Val de Loire qui étale, au pied des vignobles sancerrois, ses prai- 
ries, ses cultures, semées de maisons blanches aux tuiles violettes. La 
vie facile et gaie des pays de la Loire apparaît ici dans l'aménagement 
soigné des intérieurs, dans le costume, dans le parler aimable et jusque 
sur le visage des gens. 

Comme à Massay, le village a envahi l'abbaye, utilisé pour ses mai- 
sons des portails, des caves, des granges dîmières. Seule l'église témoigne 



ABBAYES ET CHATEAUX DU BERRY 



139 



de la longue puissance des moines de Saint-Satur, elle domine de très 
haut toute la vallée, étonne par ses dimensions et aussi par un certain air 
d'abandon. 

Car cette église est inachevée. Une abbaye était installée dès les temps 




riintii cil > Alonuiuetils historiques. 

Éalise de Saint-Satur. Le chœur. 



mérovingiens en ce même endroit, qui portait alors le nom de Château- 
Gordon ; elle prit le nom de Saint-Satur, quand, au VIT siècle, les 
reliques de ce saint y furent transférées ; rebâtie au xi*" siècle, elle 
n'a gardé de cette époque que quelques débris informes, un arceau de 
plein cintre, une colonnette, et Téglise actuelle, commencée en 1381, 
date presque tout entière du xiv° siècle ; la dernière travée est des 
débuts du xv% mais, à cette époque, les travaux furent arrêtés : de 



140 BOURGES 

plan primitif, le chœur et les amorces d'un transept sont seuls réalisés. 
Le chœur se compose de quatre travées droites, les trois premières 
voûtées sur croisées d'ogives, la dernière voûtée sur deux nervures obliques, 
qui se raccordent au point d'aboutissement des nervures du rond-point. 




Photo des Monuments fIistoiii[ues. 

Église de Saint-Satur. Le chevet. 

Les piliers sont formés d'un faisceau de colonnettes, la plupart ter- 
minées par un méplat. Quant aux chapiteaux, ils ne sont guère qu'indi- 
qués par une astragale et une étroite corbeille ; les baguettes secondaires 
en sont même tout à fait dépourvues. 

On constate, dans la disposition des fenêtres, une influence de l'école 
bourguignonne, déjà signalée à propos de Saint-Pierre-le-Guillard : les 
fenêtres sont en effet reportées à la paroi extérieure des murs, ce qui per- 



ABBAYES ET CHATEAUX DU BERRY 



141 



met de faire passer, par les piles percées au niveau des allèges, une gale- 
rie de circulation autour de l'église. 

Les bas côtés sont voûtés sur nervures croisées ; la place des baies est 
marquée, sur les murs, par des ébauches de meneaux ou de quatre-feuilles. 
Un déambulatoire fait le tour du chœur et donne sur cinq chapelles 
polygonales, dont les six voûtins convergents reposent sur des colon- 
nettes angulaires : la plupart de ces chapelles sont éclairées par de hautes 




Photo Neurdein. 



Ruines du château de Mehun-sur-Yèvre. 



lancettes en tiers-point géminées qu'encadre un autre arc en tiers-point 
ajouré d'un quatre-feuilles ou d'un ovale. 

L'impression de hauteur et de sveltesse que donne ce vaisseau inachevé 
se retrouve à l'extérieur : les voûtes du chevet ne sont maintenues que 
par de très légers contreforts, les angles des chapelles absidales sont con- 
trebutés par d'autres contreforts polygonaux, fort élégants et terminés 
par des pinacles à gables aveugles. 

On ne saurait trop regretter qu'un tel édifice soit demeuré inachevé ; 
tel quel, il est pourtant de la plus haute importance : tout en restant atta- 
ché à bien des traditions locales, il est fort différent des églises d'abbayes 



142 



BOURGES 



que nous venons crétudier, il est un remarquable exemple dune architec- 
ture religieuse plus libre d'elle-même, et par lui se complète cette riche 
série d' « églises-mères », Saint-Étienne, Saint-Pierre, Saint-Bonnet, 
Plaimpied, 3lassay, Noirlac, dont se sont inspirées les petites églises des 
bourgs berrichons, presque toutes intéressantes par leur date et leurs 
recherches, variées au possible et pourtant reliées par une communauté 
de traditions techniques et de sentiment. 

Bourges, chef-lieu d'archevêché et de primatie, a longtemps joué le 




Plioto Neuidein. 



Château de Meillant. La salle des Cerfs. 



rôle d'une citadelle religieuse ; les événements religieux ont toujours 
trouvé dans cette région un retentissement particulier, et ce serait là une 
bonne raison à donner du développement de l'architecture religieuse en 
Berry. Mais, pas plus dans le Berry qu'à Bourges, la religion n'a acca- 
paré toutes les ressources d'art; une architecture civile d'une étonnante 
richesse a bâti dans tout le pays des monuments nombreux et remar- 
quables : l'histoire du Berry est assurément celle d'un peuple religieux ; 
mais elle est, au premier chef, l'histoire d'un peuple bâtisseur. 

Des châteaux en ruines se dressent un peu partout : au milieu d'un 
paysage de verdure, le château de Mchun, œuvre du duc Jean, reflète 
dans les eaux vives del'Yèvreune belle tour bien conservée duxiv^ siècle 
et les débris chancelants d'une autre ; du château de Sancerre (xv° siècle) 



ABBAYES ET CHATEAUX DU BERRY 



M3 



la Tour des Fiefs est seule demeurée intacte ; perchée comme un nid 
d'aigles au bord de la montagne, elle accable de sa masse toute la vallée. 
Les châteaux de la fin du xv*^ siècle et de la Renaissance ont mieux résisté 
aux coups du temps : il nous faudrait citer ceux dWinay-le-Vieil, de Châ- 
teauneuf, de la Verrerie, du Pezeau, qui sous leurs dimensions plus modestes 
soutiennent aisément d'être comparés aux plus beaux châteaux de la Loire. 
Le château de Meillant est situé à quelques kilomètres au nord de 




Plioto Neurdein. 



Château de Meillant. Cheminée du premier étage 



Saint-Amand et de Noirlac, c'est-à-dire dans un pays accidenté, humide 
et boisé, et son parc, où de si beaux arbres se dressent, n'est pas son 
moindre mérite ; un large fossé plein d'eau en fait le tour et rejoint 
l'Hivernin, affluent du Cher. 

Ce château fut l'œuvre et la propriété de personnages considérables : 
Charles P'" d'Amboise, fils de Pierre, qui fut chambellan de Louis XI, son 
frère Charles II d'Amboise, maréchal de France et gouverneur de Milan, 
le fils de Charles II, Georges d'Amboise. Chacun d eux en bâtit une 
partie : par exemple, la tour et la Salle des Cerfs, le grand salon, la tour 
Louis XII, la courtine et les tours extérieures peuvent être attribués à 
Charles I"", c'est-à-dire à la seconde moitié du XV" siècle. 



144 



BOURGES 



La tour polygonale qui donne accès aux grandes salles du rez-de-chaus- 
sée et du premier étage est fort simple d'allures. Elle est renforcée de 
petits contreforts diagonaux. Sa porte est surmontée d'une accolade déco- 
rée de feuilles de chardons et présente en son tympan les armes des Chau- 
mont d'Amboise : paie d'or et de gueules de six pièces. Les fenêtres sont 
refendues d un meneau vertical, et leurs allèges sont décorées de mou- 
chettes. A l'intérieur de cette tour, le noyau de l'escalier s'épanouit en 




Photo Neurdt 



Château de Meillant. La courtine. 



nervures rayonnantes, refendues elles-mêmes par des nervures diagonales ; 
de jolies rosaces ajourées, délicates au possible, masquent les points de 
croisement. 

Le corps de logis d'où se détache tte tour comprend un rez-de-chaus- 
sée et un premier étage surmonté d'une balustrade à mouchettes. Le 
rez-de-chaussée porte le nom de Salle des Cerfs, à cause de trois cerfs en 
bois sculpté qui s'y trouvent et qui, au cours d'une visite à Meillant, 
furent donnés par Louis XII à son ministre ; c'est une vaste pièce assez 
claire, dont les solives aboutissent sur des hommes d'armes accroupis ; 
une immense cheminée occupe l'extrémité nord. Le premier étage a de 
belles solives moulurées, mais il est surtout remarquable par sa chemi- 



ABBAYES ET CHATEAUX DU BERRY 



145 



née: les jambages, formés de colonnes cylindriques engagées^ supportent 
un énorme manteau que surmonte une frise décorée avec la dernière 
finesse de rinceaux et d'entrelacs, et tout cela est dominé par une tribune 
à musiciens, garnie en bas de caissons peints, partagée dans, le haut en 
cinq caissons vides. 

Les murs de la courtine ont été en grande partie reconstruits ; quelques 




:> 



Photo Neuidei 



Château de Meillant. La tour du Lion. 



tours ont pourtant gardé leur premier aspect. Telles sont: une tour demi- 
octogone, qui a conservé deux anciennes meurtrières, la tour rectangu- 
laire du Sauveur, située à l'extrémité du château et couronnée d'un bahut 
à créneaux et mâchicoulis; enfin, la tour de Louis XII, rectangulaire 
aussi ; la chape en plomb qui la couvre reproduit dans ses gaufrures les 
armes de Louis XII et d'Anne de Bretagne, le porc-épic et l'hermine. 

Toute cette partie du château est donc foncièrement française, et le 
souvenir du Palais Jacques-Cœur s'impose à tout instant. Mais brusque- 
ment, à partir de la Salle des Cerfs, Tallure, les dimensions, la décora- 

10 



146 BOURGES 

tion, tout change. La collaboration de la famille d'Amboise n'a pu sauver 
l'unité de style de l'édifice, elle n'a pu résister tout à fait à l'entraînement 
de la Renaissance, elle a laissé pénétrer les formules nouvelles dans la 
Tour du Lion et les bâtiments qui l'environnent. 

La Tour du Lion est octogone. Sa porte, en anse de panier, est entou- 
rée de colonnes à nervures en hélice et surmontée d'un curieux tableau : 
en bas et en haut, des monts enflammés, allusion à cette étymologie con- 
testable du nom de Chaumont, Calidi montes ; au centre, deux sauvages 
nus, entourés de feuilles de chardon et portant un écusson ; dominant la 
tour, trois dais finement découpés, terminés par des petits dômes extrê- 
mement légers. Les fenêtres, à linteau surbaissé, ont des meneaux croi- 
sés, et les faces de la tour sont couvertes de monts enflammés, de C 
entrelacés, initiales des Chaumont, de chardons et d'accolades. 

A peu près à la hauteur des bâtiments précédents, ajourée de nervures 
vésiculaires, se termine cette partie toute française de la Tour du Lion. Au 
delà, la tour change de style. Le second étage comprend en effet une 
zone garnie de piles cylindriques supportant des arquettes de plein cintre, 
puis une corniche à crochets, enfin une balustrade ornée d'arcs en acco- 
lade. Le troisième étage a ses angles garnis de pilastres à chapiteaux. La 
toiture, comme le dôme qui le surmonte, est de forme dominicale. L'in- 
fluence italienne apparaît ici clairement. 

Cette tour contient un bel escalier, il se termine au sommet par un 
réseau de nervures qui retombent sur les culs-de-lampe les plus divers : 
un chevalier luttant contre un sauvage velu, un fou à oreilles d'âne, por- 
tant une marotte dans la main gauche et se tirant la langue de la main 
droite, un joueur de cornemuse, etc. Ces culs-de-lampe ressemblent sin- 
gulièrement à ceux du palais Jacques-Cœur : ils se rattachent directement 
au moyen âge et au style berruyer. 

Une tourelle hexagone en encorbellement est accolée à la partie supé- 
rieure gauche de la Tour du Lion ; elle n'est ornée que de baguettes aux 
angles et contient un petit escalier à vis qui conduit au comble du grand 
escalier; cette vis tourne autour d'un noyau dont le centre est évidé : 
grâce à ce procédé, le regard plonge jusqu'à terre. A droite, la Tour du 
Lion est accostée d'une autre petite tour sans toit, qui part du sol et qui 
est à peu près dépourvue d'ornements. 

Le corps de logis à gauche de la Tour du Lion a trois étages ; ses 
fenêtres sont à meneaux croisés et accostées de petits pilastres carrés. Une 
balustrade à nervures ajourées règne au-dessus de la corniche. Le comble, 
très élevé, est surmonté d'une chape de plomb à arquettes tréflées et ren- 



ABBAYES ET CHATEAUX DU BERRY 



147 



versées ; deux lucarnes Téclairent, qui sont peut-être ce que le château 
possède de plus élégant : la première à gauche est accostée de pilastres, 
dont les dais forment plusieurs étages et vont s'amortissant par des fleu- 
rons ; le tympan, en arc brisé et redenté de sept lobes, porte l'écu d'Am- 




Plioto Neurdein. 

Château de Meillant. Porte de la tour du Lion. 



boise ; il est surmonté d'un gable très élancé qui, aux trois quarts de sa 
hauteur, est coupé par une traverse ; de cette traverse partent des ner- 
vures fort délicates, qui aboutissent à une rangée d'arquettes tréflées et 
renversées. La deuxième lucarne est accostée de colonnes torses ; son 
tympan en arc brisé est orné de C entrelacés et surmonté d'un gable en 
accolade ; sa partie supérieure est plus fine encore et plus déliée que celle 
de la première lucarne. La cheminée qui part du haut du comble est. 



i-l8 



BOURGES 



elle aussi, abondamment décorée ; elle a ses angles garnis de colonnettes 
à ])inacles fleuronnés ; elle simule à sa base une lucarne et porte à son 
sommet une galerie en miniature sur mâchicoulis. 

La cour sur laquelle donnent ces tours et ce corps de logis contient 
une chapelle isolée. 

Cette chapelle s'ouvre par une porte à linteau droit, accostée de cloche- 
tons et surmontée d'une accolade fleuronnée ; entre les clochetons et l'ex- 
trémité de l'accolade sont sculptés des écussons entourés de guirlandes ; 




Pholo iS'eurdeJii, 



Châieau de Meillant. La chapelle. 



au carré du pignon règne une corniche d'une merveilleuse richesse, feuil- 
lages de toutes sortes, pampres, chênes, chardons, entremêlés de cheva- 
liers, de moines, de démons. Les six contreforts extérieurs sont creusés 
d'élégantes niches, terminées par des accolades et meublées de coquilles. 
A l'intérieur comme à l'extérieur, cette chapelle, malgré les restaurations 
maladroites qu'elle a subies sous Louis-Philippe, reste un curieux bijou : 
ses vitraux sont de la Renaissance ; ils représentent des scènes de la Pas- 
sion ; ils sont tout de même loin de valoir, en finesse et en coloris, ceux 
de la cathédrale de Bourges qui datent de la même époque. 

Signalons encore un puits, qui a été transporté non loin de la cha- 
pelle : il se compose d'une margelle circulaire, portée sur trois têtes de 
monstres, d'un pilier carré, creusé de niches à coquilles, couronné d'un 



ABBAYES Eï CHATEAUX DU BERRY 



149 



dôme couvert d'écaillés et de crochets, et d'une jolie statue de femme 
portant deux seaux. En avant du pilier, une colonne engagée, à base 
prismatique et chapiteau folié, supporte un oiseau qui tient dans son bec 
une poulie. 

La partie du monument qui date du début du xvi^ siècle est donc fort 
importante. Est-elle, au fond, 
si différente de la Tour et de 
la Salle des Cerfs ? Est-elle 
tout à fait acquise aux idées 
et aux formes nouvelles de 
la Renaissance ? Beaucoup 
moins que les dates ne pour- 
raient le faire croire. 

Sans doute, l'intérieur ac- 
cuse nettement des importa- 
tions italiennes : l'appareil est 
beaucoup moins soigné qu'au 
xV siècle ; dans l'escalier de 
la Tour du Lion, des médail- 
lons en marbre représentent 
des tètes d'empereurs ro- 
mains; des motifs d'ornemen- 
tation classique dont quel- 
ques-uns, il est vrai, sont 
modernes, apparaissent dans 
des poutres et dans des che- 
minées, dans les vitraux de 
la chapelle. Mais par l'exté- 
rieur le château de Meillant 
se rattache franchement aux 
traditions gothiques ; à chaque 

pas s'offrent des détails que déjà nous avons remarqués dans les monu- 
ments berrichons des xiV et xv*" siècles : par exemple, dans les fenêtres 
simulées de la première galerie de la Tour du Lion, des personnages de 
pierre se dressent, comme au Petit Lycée; à hauteur de la deuxième 
galerie, une « salle du Trésor » rappelle singulièrement la salle du 
Trésor, au palais Jacques-Cœur; dans l'angle gauche de la Tour du Lion, 
s'accole une tourelle en encorbellement, fort semblable, par sa destina- 
tion et sa forme, à celles du Petit Lycée et du château d'Ainay-le- Vieil. 




Photo Neurdein. 

Château de Meillant. Le puits. 



150 



BOURGES 



Qu'en pouvons-nous conclure, sinon que la Renaissance s'est heurtée, 
dans notre région, à des traditions trop résistantes et trop heureuses pour 
que tout de suite elle ait pu les vaincre? Même au xvi® siècle, l'architecture 
civile en Berry continue à s'inspirer surtout des règles de Tart flamboyant, 
de l'art le plus français qui soit ; même, elle reprend à son compte, et 
sans les dénaturer, des procédés et des détails particuliers aux monuments 
antérieurs du Berry. Elle est donc mieux encore qu'une architecture 
.française, elle est et demeure invinciblement une architecture berrichonne. 




i'iiulo iNeufdein. 



Château de Valençay. Vue générale 



Valençay nous entraîne aux extrêmes limites de la région et de l'art 
berrichons ; nous sommes là plus près de la Touraine et des châteaux de 
la Loire que des châteaux du Berr}^ 

C'est pourtant encore le Berry, paysage sec et bas, vastes plaines 
et bois maigres ; la traversée de ces larges espaces est monotone 
au possible. Puis, soudain, une raie de vigoureuse verdure coupe 
l'horizon : c'est le cours du Nahon, et d'un vallon touffu surgissent 
les dômes d'un palais, éclatent les murs blancs d'une petite ville : c'est 
Valençay. 

La seigneurie de Valençay échut en 1451 à la famille d'Étampes qui 
la conserva jusqu'en 1745. A cette date, le château fut vendu par Marie- 
Philiberte Amelot, marquise de Valençay, à Jacques-Louis de Chaumont 



ABBAYES ET CHATEAUX DU BERRY 



151 



et de la Millière ; en 1766, M'"" de la Millière le vendit à son tour, pour 
620000 livres, à un fermier général, M. de Villemorien, qui joignit à 
Valençay la terre de Luçay-le-Mâle ; son fils, qui du nom de cette terre 
s'appela M. de Luçay, céda le château à M. de Talleyrand-Périgord 
en 1805 \ 

En plus de sa valeur 
artistique, le château de 
Valençay présente donc 
un réel intérêt histori- 
que : il a abrité les der- 
nières années du rusé di- 
plomate qui servit, — 
ou desservit tant de régi- 
mes, il a réuni, autour 
du spirituel et sceptique 
vieillard, le duc Paul de 
Noailles, le prince de 
Laval, Mignet, Thiers, 
Salvandy, Barante, Ro- 
yer-Collard, Decazes, des 
grands seigneurs et des 
grands hommes. Il a, 
de plus, servi de pri- 
son, de 1808 à 181 3, au 
roi d'Espagne Ferdinand 
VII, et de 1840 à 1845, 
au prétendant dom Car- 
los. 

Ce château historique 
comprend deux lignes de 
bâtiments qui se rejoi- 
gnent en équerre et qui sont profondément différentes : la plus longue 
est aussi la plus ancienne, elle date du xvi'' siècle et fut dessinée soit par 
Philibert Delorme, soit par Jean de Lespine, sculpteur angevin ; l'autre 
fut bâtie à la fin du xvii° siècle (i6gi), sur les plans de Dominique d'E- 
tampes, mais elle a été complètement remaniée au XYiii*" siècle par les 
soins de 31. de Villemorien. 




P hoto Neurdein. 



Château de Valençay. L'entrée. 



I. Le château de Valençay appartient aujourd'hui au duc de Valençay. 



152 



BOURGES 



Les bâtiments de la Renaissance consistent en un donjon carré, flan- 
qué de chaque côté de deux corps de logis inégaux ; chacun de ces corps 
de logis se termine par une tour circulaire couronnée d'un dôme. 

Celle de ces tours qui se trouve à la rencontre des deux lignes de bâti- 
ments est la plus large et 
la plus haute : elle com- 
prend trois étages, déli- 
mités par des cordons. 
Des pilastres à chapiteaux 
ioniques, disposés de dis- 
tance en distance, partent 
du sol et se relaient jus- 
qu'aux corbeaux : on pour- 
rait les prendre pour d'élé- 
gants contreforts. Les cor- 
1 )eaux sculptés soutiennent 
(les mâchicoulis et de lar- 
ges créneaux. Quant au 
couronnement en forme de 
dôme, il est surmonté d'un 
clocheton du même genre. 
Le corps de logis situé 
entre cette tour et le don- 
jon est à deux étages. Du 
côté de l'extérieur, le pre- 
mier étage seul est percé 
de fenêtres, encadrées de 
pilastres qui descendent 
jusqu'au sol. Des cordons 
séparent les deux étages 
et, comme la corniche, 
rejoignent les cordons de la grosse tour. Tout cela n'empêche pas que 
cette façade ne soit très sévère. Du côté de la cour intérieure, la façade 
est plus avenante : elle est occupée au rez-de-chaussée par une galerie à 
arcs surbaissés, sur laquelle s'ouvrent des appartements. 

En fin de compte, toute cette partie du château est subordonnée au 
donjon, masse énorme, à la fois vigoureuse et soignée, qui tire à soi toute 
l'attention : cette bâtisse carrée s'orne à chaque angle d'une tour semi- 
circulaire, et ses trois étages sont séparés les uns des autres par un ban- 




Photo Neurdein. 

Château de Valençay. Le jardin de la Duchesse. 



ABBAYES ET CHATEAUX DU BERRY 



153 



deau que délimitent deux cordons fort accentués. Au rez-de-chaussée, 
une porte en plein cintre ouvre sur le passage qui conduit dans la cour 
intérieure ; des fenêtres à meneaux croisés les surmontent ; les autres sont 
simplement refendues dans leur partie supérieure par un meneau hori- 
zontal. Comme à la façade du corps de logis, des pilastres .ioniques 
encadrent les fenêtres, et, comme à la tour, le troisième étage se cou- 
ronne de mâchicoulis : les corbeaux, sculptés sans grand agrément, sup- 
portent une fort belle frise où sont figurés les blasons de la famille 




Photo des Moiiuiiieals li 

Château de Valençay. La cour intérieure et la galerie. 



d'Étampes, et au-dessus de cette frise, régnent de larges créneaux. Le 
comble est très élancé ; il est percé de fort belles lucarnes à meneaux 
croisés, dont les frontons ondulés annoncent le xvil^ siècle ; il est surmonté 
de deux cheminées colossales, ornées de pilastres et de frontons. 

Ce donjon monumental, cette tour brutale, à peine percée de quelques 
fenêtres, ces créneaux et ces mâchicoulis au moins apparents, voilà qui 
nous ramène en arrière. Les pleins l'emportent de beaucoup sur les vides, 
partout semblent subsister les lourdes précautions d'une architecture 
défensive. Ce n'est pas, comme à Chambord ou à Blois, le palais de 
lumière créé par la Renaissance ; on est tenté d'y voir, écrasé sous la 
hauteur de ses combles, un vrai château du moyen âge. 



154 



BOURGES 



Ce n'est pourtant là qu'un aspect, et Valençay est plus proche parent 
deBlois et de Chambord que du moyen âge. Il suffit, pour s'en convaincre, 
de remarquer la superposition régulière des fenêtres du donjon, et des 
pilastres qui les encadrent. Par ailleurs, la nudité de la façade où n'appa- 




Photo lies Monuiiieuls lJistori(jues. 

Château de Valençay. Le donjon. 



raissent que les lignes monotones des pilastres, cette austérité, cette froi- 
deur de décoration, cette tendance à la surface plane, sont-elles donc du 
moyen âge ? Et il y a plus encore que ces caractères négatifs : les lucarnes, 
avec leurs volutes et leurs frontons, viennent en droite ligne d'Italie ; les 
dômes des tours ne sont pas nés sous notre ciel capricieux ; sur la galerie, 
comme à chaque étage du château de Blois, s'ouvrent des appartements, 
tandis qu'au palais Jacques-Cœur, par exemple, cette galerie est séparée 



ABBAYES ET CHATEAUX DU BERRY 



155 



du reste de la maison, garde une existence indépendante, au fond de la 
cour. Par tous ces caractères, Valençay paraît nettement appartenir déjà 
au style composite, mélange de gothique et de classique, qu'illustra la 
région de la Loire. 

L'aile du château en 
retour sur celle-là est 
loin d'offrir le même in- 
térêt. Elle se compose^ 
de deux étages seule- 
ment, le premier, percé 
de fenêtres rectangulai- 
res, le comble, d'œils-de- 
bœuf ou de petites lucar- 
nes à fronton cintré, le 
rez-de-chaussée, de baies 
donnant sur une galerie ; 
ces baies sont en plein 
cintre, et non plus en arc 
surbaissé, comme celles 
des autres corps de logis. 
Dans l'intervalle des fe- 
nêtres et des baies, par- 
faitement superposées , 
montent des colonnes 
cannelées à chapiteaux 
ioniques, qui aboutissent 
sous la corniche. Nous 
sommes là en plein néo- 
grec, comme au palais 
de l'archevêché de Bour- 
ges, — élégance glacée 

qui contraste assez péniblement avec la robustesse gothique ou les jolies 
trouvailles de la Renaissance. 

L'intérieur du château de Valençay était somptueux. Des tapisseries 
des Gobelins garnissaient l'escalier ; une merveilleuse collection de 
tableaux, qui comptait des Titien, des Holbein, des Rembrandt, des 
Mignard, des Lebrun, y était rassemblée ; elle fut vendue et dispersée en 
iQoo. Pourtant, dans cette belle demeure, M. de Talleyrand s'ennuyait. 
C'est qu'en dépit de sa richesse, le château de Valençay est plus impo- 




Fhoto Neurdein. 

Château de Valençay. Porte du donjon. 



156 



BOURGES 



sant que reposant ; il est grave, triste même, comme s'il hésitait entre la 
tranquillité berrichonne et la gaîté tourangelle, entre le goût raffiné du 
chez soi et la passion des plaisirs extérieurs, entre le gothique et la renais- 
sance. On comprend mieux, à le visiter, ce propos résigné du prince vieilli 
qui l'habita : «La vie intérieure seule peut remplacer toutes les chimères. » 

Pour citer quelques monuments du Berr3% nous n'avons eu que la peine 
de choisir. A chaque pas se dressent des châteaux, des églises, des 




l'iiuto Neuidc 



Châreau de Valençay. Les appartements de Don Carlos. 



abbayes, des vieilles maisons riches de souvenirs et de beauté. Il est peu 
de petits villages, si perdus, si pauvres soient-ils, qui ne figurent dans la 
« Statistique monumentale » pour quelque débris remarquable des temps 
passés. 

Une telle fécondité vient assurément de l'abondance et de la variété 
du sous-sol; toutes les pierres à bâtir se trouvent en Berry et tentent tous 
les styles. Elle s'explique encore par la persistance et l'originalité du 
rôle historique et religieux de la province. Et d'avoir créé dans tous les 
temps, d'avoir conservé et contemplé tant de belles œuvres, la race berri- 
chonne a gardé l'instinct et le goût du beau ; elle est demeurée attachée 
aux recherches exquises des arts industriels ; par exemple, d'humbles 



ABBAYES ET CHATEAUX DU BERRY 



157 



ouvriers céramistes, à la Borde, à Argent, à Vierzon, trouvent tous les 
jours des formes et des tons imprévus et charmants. Une forte liaison 
subsiste entre la richesse du passé et l'activité du présent : les coutumes 
se conservent ici plus pures que nulle part ailleurs ; un air de bourrée, 
grincé par une vielle, attire les plus cassés ; les vieilles chansons gail- 
lardes, précieux patrimoine d'un peuple de vignerons et de bergers, restent 
dans toutes les mémoires ; les costumes, un peu sévères, résistent au clin- 
quant des modes nouvelles, les paysans portent encore la longue blouse 
noire et le petit chapeau rond, les paysannes, la « coeffe » ajourée qui laisse 
au visage toute sa clarté. 

Ainsi veillées par l'amour du passé, les traditions d'art se sont main- 
tenues au cours des siècles. Et ce n'est pas seulement Bourges qui est une 
ville d'art, c'est le Berry tout entier c[ui groupe autour d'elle une abon- 
dante et pure région d'art. 




Photo J. Rameau. 

Jeune Berrichonne. 



NOTE BIBLIOGRAPHIQUE 



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NOTE BIBLIOGRAPHIQUE 



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la Soc. des Antiq. du Centre, année 1903). 

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ruyer, maître de Pierre Mignard (Mém. de la 
Soc. des Antiq. du Centre, t. XXV, 1901). 

Trois nouveaux documents inédits sur Jean Boucher, 
peintre berruyer (1568-1633) (Mém. de la Soc. 
des Antiq. du Centre, année 1904). 

Mater (D.). Catalogue descriptif de quelques séries 
monétaires du Musée de Bourges (Mém. de la 
Soc. Hist. du Cher, année 1882, p. 345). 

Les anciennes tapisseries delà cathédrale de Bourges, 
Pierre de Crosses (Mém. de la Soc. des Ant. 
du Centre, t. XXVII, 1903). 

Le Musée de Bourges. Notes, documents et souve- 
nirs sur sa fondation et son histoire. (Mém. de 
la Soc. Hist. du Cher, années 1905 et 1908). 

Deshoultères (F.). Les églises romanes du Berri. 
caractères indigènes et pénétratioiis étrangères 
[Bulletin monumental, année 1909). 

Hubert (publié par Eug.). Notice sur Valençay 
par M'»" la duchesse de Dino et plus tard du- 
chesse de Talleyrar.d (Revue du centre, année 



1884, n"' 8 et 12, année 



nos 3 et 7). 



Lefèvre-Pontalis (Eug.). L'abbaye de Noirlac (Con- 
grès archéol. de France, LXV* session. Séances 
générales tenues à Bourges en 1898). Paris et 
Caen, 1900. in-S» et tirage à part. Caen, 1901. 
in-8-. 




Palais Jacques-Cœur. Cul-de-lampe de la salle du Trésor. 

(Revue photograj>hiqîie du Centre.) 




Plioto Neurdein. 



Le Palais Jacques-Cœur et la place Berry. 



TABLE DES ILLUSTRATIONS 



Bourges vue du faubourg d'Auron i 

Bourges vue du palais Jacques-Cœur 5 

Pendeloques de l'époque halstattienne. Musée de Bourges 5 

Amulettes de l'époque halstattienne. Musée de Bourges 5 

Situle de l'époque halstattienne. Musée de Bourges 6 

Bourges vue de la butte d'Archelet 7 

Stèle gallo-romaine du cimetière d'Archelet 9 

Stèle gallo-romaine trouvée rue Moyenne lo 

Porte de l'égHse Saint-Aoustrille (École normale d'Instituteurs) ii 

Tympan de Téglise Saint-Ursin . . . 13 

Armes de la ville de Bourges 15 

La Cathédrale, vue du jardin de l'Archevêché 16 

La Cathédrale. Façade occidentale .• 17 

Porte de la sacristie Jacques-Cœur, à la Cathédrale 19 

Intérieur de la Cathédrale. Nef centrale 21 

La Cathédrale. Façade occidentale vue de la rue Porte-Jaune 23 

La Cathédrale. Porche latéral sud 24 

Chevet de la Cathédrale 25 

Crypte de la Cathédrale 20 

La Cathédrale. Portail latéral sud 27 

Portail latéral sud. Statues de l'ébrasement 28 



TABLE DES ILLUSTRATIONS i6i 

Façade occidentale de la Cathédrale. Le portail central 29 

Tympan du portail central 30 

Portail central. Détail de la résurrection des Morts 31 

Portail central. Ange à trois paires d'ailes 32 

Façade occidentale de la Cathédrale. Portail Saint-Guillaume 33 

Bas reliefs de la façade occidentale. Adam et Eve 34 

Cul-de-lampe de la Tour nord 35 

Fragment du Jubé. Scènes de la Passion 36 

Tombeau du Duc Jean de Berry (crypte de la Cathédrale) 37 

Statue du maréchal de la Grange-Montigny, à la Cathédrale 38 

Statues des Laubespine, à la Cathédrale 39 

Vitrail de la Nouvelle Alliance (xm*^ siècle) . 40 

Vitrail de la Chapelle des Tuilier (xvi° siècle) 41 

La Grange des Dîmes . 43 

L'église de Saint-Pierre-le-Guillard . 44 

Chapiteau du porche latéral nord, à la Cathédrale 45 

Balustrades du Palais Jacques-Cœur 46 

La Sainte-Chapelle et le Palais de Bourges (reconstitution de M. Paul Gauchery) . 47 

Palais du duc Jean. Cheminée du rez-cie-chaussée 49 

Au fond, la Préfecture. A droite, le Palais du duc Jean (état actuel) 51 

Le Palais Jacques -Cœur. Façade sur la place Berry 52 

Le Palais Jacques-Cœur. Façade sur la rue Jacques-Cœur . 53 

Palais Jacques-Cœur. Marteau en fer forgé 55 

Palais Jacques-Cœur. Cour intérieure et tours d'escaliers 56 

Palais Jacques-Cœur. Porte des cuisines 57 

Palais Jacques -Cœur. Galeries de la cour intérieure 58 

Palais Jacques-Cœur. L'escalier de la chapelle 59 

Palais Jacques-Cœur. Cheminée des galeries du premier étage . 60 

Palais Jacques-Cœur. Cheminée des galeries du premier étage 61 

Palais Jacques-Cœur. Porte de la chapelle. . 62 

Palais Jacques-Cœur. La ckapelle 63 

Palais Jacques-Cœur. Plafond de la chapelle. ... : 65 

Portrait de Jacques-Cœur (Musée de Bourges) 66 

Portrait de Macée de Léodepard, femme de Jacques-Cœur (Musée de Bourges'. . 67 

Tour d'escaher du petit lycée (ancien hôtel de ville) 69 

Petit lycée. Cheminée sculptée et porte de sainte Solange 70 

Hôtel Lallement. Cheminée du rez-de-chaussée 72 

Hôtel Cujas (musée), vu de la rue des Arènes 75 

Hôtel Cujas. Cour intérieure "j^j 

Hôtel Lallement. Cour supérieure 79 

Hôtel Lallement. Tour d'escalier de la cour supérieure 8o 

Hôtel Lallement. Porte de la tour d'escalier. . 81 

Hôtel Lallement. Façade sur la cour supérieure et la cour moyenne 83 

Hôtel Lallement. Façade sur la cour inférieure 85 

Hôtel Lallement. Plafond de l'oratoire. 87 

Vieilles maisons de la place Gordaine 89 

Maison de la Reine Blanche 91 

Hôtel-Dieu, vu de la rue Saint-Sulpice 92 

Eglise des Carmes (aujourd'hui abattue) 95 

Eglise Notre-Dame 97 

Eglise Saint-Bonnet 99 

Grand Séminaire (aujourd'hui caserne Condé) 100 

Palais de l'Archevêché (aujourd'hui Mairie) 103 

Jardin de l'Archevêché 105 

Hôtel de Bengy, place des Quatre-Pihers 107 

Rue Moyenne 108 



102 TABLE DES ILLUSTRATIONS 

Château d'Eau 109 

Le Théâtre iio 

Statue de Louis XI, par Jean Baffier m 

L'Espoir, par Jean Baffier 112 

Statue de Jacques Cœur, par Préault T15 

Chambre de Commerce 114 

Ruines du théâtre de Drevant, auprès de Saint-Amand (Cher) 115 

Vitrail du Palais Jacques-Cœur (musée de Bourges) 117 

Portrait de Cujas (musée de Bourges) 118 

Le vœu de la ville de Bourges à N.-D. de Pitié. Portrait de Tuilier, maire de 

Bourges (musée de Bourges) ; . . . 119 

Panneaux d'un tryptique de Jean Boucher. Le Peintre et sa Mère. (Musée de 

Bourges.) 120 

La rue Mirebeau 121 

L'Yévrette à Bourges 122 

L'Yèvre à Bourges 123 

Les adieux de saint Pierre et saint Paul (Eglise Saint-Bonnet"» 124 

Abbaye de Noirlac 125 

Église de Plaimpied 127 

Église de Saint-Outrille-en-Graçay 128 

Église de Massay 129 

Abbaye de Noirlac. Vue d'ensemble 131 

Abbaye de Noirlac. Intérieur de l'église 133 

Abbaye de Noirlac. Le chevet de l'église 135 

Abbaye de Noirlac. Le cloître 136 

Abbaye de Noirlac. Galeries orientale et septentrionale du cloître 137 

Abbaye de Noirlac. Le grand escalier 138 

Église de Saint-Satur. Le chœur 139 

ÉgHse de Saint-Satur. Le chevet 140 

Ruines du château de Mehun-sur-Yèvre 141 

Château de Meillant. La salle des Cerfs - 142 

Château de Meillant. Cheminée du premier étage 143 

Château de Meillant. La courtine 144 

Château de Meillant. La tour du Lion 145 

Château de Meillant. Porte de la tour du Lion 147 

Château de Meillant. La chapelle 148 

Château de Meillant. Le puits 149 

Château de Valençay. Vue générale 150 

Château de Valençay. L'entrée 151 

Château de Valençay. Le jardin de la Duchesse . . 152 

Château de Valençay. La cour intérieure et la galerie 153 

Château de Valençay. Le donjon 154 

Château de Valençay. Porte du donjon 155 

Château de Valençay. Les appartements de Don Carlos 156 

Jeune Berrichonne 157 

Palais Jacques-Cœur. Cul-de-lampe de la salle du Trésor 159 

Palais Jacques-Cœur. Place Berry 160 

Château de Meillant. La table des trois Seigneurs 163 

Hôtel Cujas. Chapiteau du portique . 164 




Photo Xeuidein. 



Château de Meillant. La Table des Trois Seigneurs. 



TABLE DES MATIERES 



CHAPITRE PREMIER 
AVARICUM 

Le site. — La ville gauloise. — La ville gallo-romaine : ses monuments, ses 
enceintes, ses cimetières. — La ville romane : églises, construction civile, 
remparts i 

CHAPITRE II 

LA CATHÉDRALE 

Aperçu historique. — Ensembles. — Sculptures. — Vitraux. — La Grange des 

Dîmes et Téglise de Saint-Pierre-le Guillard : . . 16 

CHAPITRE III 

BOURGES AUX TEMPS DU DUC JEAN ET DE JACQUES CŒUR 

La. Sainte-Chapelle et le Palais de Bourges. — L'hôtel de Jacques-Cœur. — L'an- 
cien hôtel de ville (Petit Lycée). — La maison de Bienaimé Georges 46 



M 



TABLE DES MATIÈRES 



CHAPITRE IV 
LA RENAISSANCE A BOURGES 

L'hôtel Cujas. — L'hôtel Lallement, — Les « vieilles maisons ». — L'Hôtel-Dieu. 
— Les églises : chapelle de l'Annonciade, église des Carmes, Notre-Dame, 
Saint-Bonnet .' 72 

CHAPITRE V 

BOURGES AUX TEMPS MODERNES 

Le XVII® et le xviii* siècles : le couvent des Augustins, le couvent des LJrsulines, le 
Grand Séminaire, l'Archevêché, les Vieux hôtels. — Le xix° siècle : le Château 
d'eau, le Théâtre, l'Ecole des Beaux-Arts, les Statues, la Chambre de com- 
merce. — Le Musée et la Bibliothèque 100 

CHAPITRE VI 

ABBAYES ET CHATEAUX DU BERRY 

Les Abbayes : Plaimpied, Massa}^, Noirlac, Saint-Satur. — Les Châteaux : Meil- 
lant, Valençay 125 

Note Bibliographique 158 

Table DES illustrations . 160 




Hôtel Cujas. Chapiteau du portique. 

(Bulletin de Ix Société photographique du Centre) 



957 



NOV 1 A 1988 



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